Moi, empereur du sahara – Jean-Jacques Bedu-Liliba

 

00 coeur00 coeur

 

Lecteurs férus d’histoire, ce roman est pour vous ! Vous y ferez la connaissance de Jacques Lebaudy, héritier richissime des Sucres Lebaudy et découvrirez sa vie rocambolesque et improbable, et pourtant véridique !

Alors que son père ne donnait pas cher de lui lorsqu’il était enfant, et que sa mère s’évertuait à lui prodiguer conseils religieux et de bonnes manières, le jeune Jacques apprend le métier sous les conseils paternels : « Sache désormais que le million est la seule unité à partir de laquelle je condescends à compter. Tu en feras de même. Hier j'en ai gagné cinquante, demain ce sera cent, après demain deux cents. Avec cet argent, nous sommes plus puissants que tous ces mufles et les politicards véreux qui se succèdent à la tête de notre pays en déliquescence. Le pouvoir voilà ce à quoi tu dois aspirer. »


Mais cela ne l’empêche pourtant pas de rêver d’un avenir plus spectaculaire… Lorsqu’il hérite de la fortune paternelle, il commence par jouer au dandy et écume les endroits à la mode, fréquentant les grands du monde et la jetset, sans toutefois oublier de continuer à mener ses affaires et de faire fructifier son capital. Il est déjà plutôt original, mais va devenir au fil des années totalement timbré, avec comme seule idée fixe : devenir empereur d’un territoire inexploré qu’il aura découvert et arraché aux mains d’incultes ennemis… Une histoire qui n’est pas sans rappeler le superbe roman Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie de Jean Raspail, avec la même folie, mais cependant moins d’émotion à mon goût.

Cependant, ce roman fait rire, et c’est une vraie détente à chaque page, même si le lecteur ne peut pas s’empêcher de se demander ce qui est la part du vrai dans l’histoire et la part d’invention de l’auteur.

Notre Jacques, encore homme d’affaires, décide de mettre son argent au profit de son destin, et de faire par là même la nique au gouvernement qu’il trouve ridicule (vous aurez de fait une belle vision de la politique du début du siècle, très intéressante). Avec quelques mercenaires, il monte une expédition, arme un navire et s’en va accoster au Maroc sur un bout de plage désert. Là, il se proclame Empereur…

« Messieurs, sur cette plage qui sera la capitale de mon Empire, j’édifierai Troja qui rivalisera avec l’antique Troie par ses merveilles architecturales, mais une Troie que l’on n’assiégera pas et que l’on ne prendra point, protégée par de hautes murailles de topaze. Regardez, marins, les dômes de mon palais d’or et d’azur, écoutez bruire les ruisseaux d’huile et les fontaines de lait. La vigne couvrira le désert. Troja rayonnera de sa puissance avec tous ses aménagements modernes et vous serez les enfants du soleil de ce redoutable Empire. »

L’Europe et la moitié de l’Afrique se bidonnent, tout en commençant à se demander si ce doux dingue atteint de folie des grandeurs ne va pas devenir dangereux et créer des conflits politiques avec les habitants des contrées que l’Empereur revendique comme siennes.

L’aventure est comique, tragique aussi, dérisoire et totalement loufoque. Et l’homme est aussi horripilant et insupportable qu’il est drôle – certes à ses dépens ! Il est assez incroyable que la mythomanie et la mégalomanie de cet homme n’aient pas été arrêtées plus tôt, et qu’il ait pu aller aussi loin dans ses projets dingues, et surtout que quelques hommes à priori sains d’esprit aient pu le suivre et lui être fidèles… Les escrocs et raconteurs de bobards de toutes sortes tournent bien sûr autour de ce gogo si facile à gruger et plus les histoires qu’on lui raconte sont abracadabrantes, plus il y tombe à pieds joints… Il faut dire que rien ne l’arrête, même pas la nature !

« Par ailleurs, je me suis aperçu que le cheval ne montre pas assez de sobriété dans le désert, alors que le chameau, modèle de tempérance, déambule bien trop lentement ; vous annoncerez au monde que mes laboratoires impériaux ont conçu une nouvelle race, qui alliera les qualités des deux animaux. Ce sera le « Chaval », croisement d’un ardent et galopant pur-sang avec une douce et frugale chamelle ! Enfin, vous n’ignorez pas que si les chiens ont souvent deux teintes opposées c’est pour que, dans une maison, ils puissent être aperçus au milieu des meubles avec la couleur desquels on pourrait les confondre. Dans le Sahara, la nature a mal fait les choses. Vous ferez venir des stocks de peinture noire. Les chameaux étant invisibles dans les dunes, je les ferai peindre à l’imitation des zèbres. »

Bref, ce roman totalement loufoque est très détendant et amusant, aussi bien sur le personnage principal que les personnages secondaires, pas mal troussés eux aussi, et la plume de l’auteur dont on sent qu’il est amusé comme un fou est vraiment agréable à lire… Certains passages m’ont même fait éclater de rire, notamment une tirade de l’empereur autoproclamé qui n’est pas sans rappeler un certain discours…

« Monsieur Lebaudy, quel empereur voulez-vous être ?

D’une voix nonchalante, l’oeil plein de désinvolture envers ces journaleux prêts à noircir leurs carnets, laissant traîner ses mots comme des savates, il se lança dans une litanie d’anaphores, dont il ne doutait pas qu’un jour un autre suzerain s’inspirerait :

-           Moi, empereur du Sahara, j’entends que le monde entier salue mon sacre et qu’à une heure très précise, hommes, animaux, se mettent à gueuler comme des sourds afin de m’honorer.

» Moi, empereur du Sahara, j’affirme que chaque année sera, au sein de mon Empire, une année de prospérité pour les uns et de récession pour les autres.

» Moi, empereur du Sahara, j’affirme que le Sahara sera aux Sahariens, et je ne supporterai pas l’immigration sauvage des tribus du Sud ; avec moi, les délinquants noirs passeront des nuits blanches, et les esclaves verront la vie en rose.

» Moi, empereur du Sahara, j’instaure la polygamie au sein de mon Empire, car elle nous garde de toutes les complications sentimentales, prévient les drames passionnels et nous débarrasse de toute la littérature romanesque.

» Moi, empereur du Sahara, au nom de l’équité, j’assure que sur mes terres, il y aura exactement le même nombre de femmes infidèles que de maris cocus.

» Moi, empereur du Sahara, je promets que selon les préceptes d’Allah le miséricordieux, dans mon Empire, l’alcool sera abondant, généreux et à bon marché ; il doublera la force du travailleur et augmentera la gaieté du foyer.

» Moi, empereur du Sahara, j’affirme que les très hauts revenus qui seront convaincus de malversations seront arrêtés et, une fois jugés, promptement relâchés et blanchis.

» Moi, empereur du Sahara, je créerai une grande banque d’affaires musulmane, la FMI – Fiduciaire Mahométane d’Investissement -, dont je serai le directeur. En toute équité, je ruinerai les riches sans enrichir les pauvres. »

 

L’auteur s’amuse avec les mots, les noms des personnages, les allusions à l’histoire… Je n’ai pas tout de suite tilté à certains jeux de mots et c’est en revenant en arrière que je me suis rendu compte qu’ils étaient en fait très nombreux, parsemant tout le récit.

« … il était le Président du syndicat des Baleiniers de la Lozère, ce qui tout de même en disait long sur ses états de service. Baussy, après avoir été fondateur de la Société d’assurance contre les médecins, puis inspecteur d’assurances contre les champignons vénéneux, s’était reconverti dans les langues. » 

« … il se prétendait enfant naturel du vicomte Hattu de la Galette, fils du comte et de la comtesse née Nuphar avec une dénommée Blanche Apain. »

« L’empereur fut présenté au chef des Bédouins qui s’appelait Djémal Onéné »

Et d’autres personnages croisés au cours de l’histoire : Auguste Rézinsec, les Bédouins de la tribu des Saardin, Ali Ben Aord’ur, Ali Bouftou…

 

Si mes cours d’histoires avaient été aussi drôles, j’en aurais sans doute retenu bien plus !!!

 

Un grand merci à Gilles Paris et aux Editions Albin Michel pour cette découverte, avec (une fois de plus) toutes mes excuses pour mon long délai de remise de copie !

0 challenge royal 2 Asphodèle