Jours sans faim Delphine de Vigan Lectures de Liliba

 « Vous n’avez pas besoin de mourir pour renaître. »

 

L’anorexie, une maladie dont on parle souvent dans les médias, et qu’on pourrait qualifier d'« à la mode » si cette mode n’engendrait pas de terribles détresses aussi bien affectives, psychiques que physiques. Une maladie dont Laure est atteinte. Une jeune fille de 19 ans qui n’a plus que la peau sur les os et qui est hospitalisée pour tenter de se soustraire à la mort qui l’attend très certainement si elle ne se décide pas à manger un peu, à prendre quelques grammes. Pendant les trois mois que couvre le récit, on découvre cette jeune fille, ses peurs, ses phobies, ses mensonges et ses arnaques pour faire croire qu’elle mange, qu’elle respecte le contrat posé avec les médecins. On la suit dans ses relations avec sa famille – ou devrait-on dire plutôt ses absences de relations -, dans ses discussions avec son médecin, le seul qui ait l’air de vraiment comprendre sa souffrance et le cri d’appel à l’aide que représente cette maladie.

Ce roman, comme tous ceux écrits par Delphine De Vigan, est largement autobiographique. Il est aussi son tout premier et fut publié sous pseudo. J’y ai retrouvé avec bonheur la plume de l’auteur, son ton inégalable pour décrire les souffrances, les affres des angoisses psychologiques, mais j’ai aussi eu un mal fou à lire ce court récit. Non parce que cette maladie me touche de près ou de loin, Dieu m’en garde, mais parce que le récit est si poignant, si sobre, si vrai, parce que c’est un tel cri d’amour, un cri d’appel à être aimé qu’il m’a vraiment émue, bouleversée même, et que je devais doser ma lecture de page en page, tout doucement pour gérer l’émotion qui m’étreignait. J’ai aimé pourtant que ce roman ne nous livre pas qu’une description d’une malade et de ses symptômes, mais aussi nous donne quelques pistes, quelques causes à cette maladie terrible.

 0 Challenge Petit Bac 2013-001

 

« C’était quelque chose en dehors d’elle qu’elle ne savait pas nommer. Une énergie silencieuse qui l’aveuglait et régissait ses journées. Une forme de défonce aussi, de destruction.

Cela s’était fait progressivement. Pour en arriver là. Sans qu’elle s’en rende vraiment compte. Sans qu’elle puisse aller contre. Elle se souvient du regard des gens, de la peur dans leurs yeux. Elle se souvient de ce sentiment de puissance, qui repoussait toujours plus loin les limites du jeûne et de la souffrance. Les genoux qui se cognent, des journées entières sans s’asseoir. En manque, le corps vole au-dessus des trottoirs. Plus tard, les chutes dans la rue, dans le métro, et l’insomnie qui accompagne la faim qu’on ne sait plus reconnaître.

Et puis le froid est entré en elle, inimaginable. Ce froid qui lui disait qu’elle était arrivée au bout et qu’il fallait choisir entre vivre ou mourir. »

 

« Il faut respirer profondément, puis souffler lentement, plusieurs fois avant que le plateau arrive. Ne pas pleurer, rester calme, se détendre. À peine est-elle servie que son voisin de chambre débarque pour savoir si Laure a obtenu ce qu'elle avait demandé la veille. Il gueule contre le jambon-purée qu'on lui inflige depuis deux jours. Il a l'air étonné que Laure n'en fasse pas de même. Les caprices de l'ordinateur, il y a déjà longtemps que ça lui passe au-dessus de la tête. Du moment que ça se bouffe et que ça la rapproche du jour de la sortie. De toute façon le ventre gonfle et fait mal. Elle a passé un contrat. Après, elle avisera. Libre à elle de reperdre ces kilos encombrants, elle sait qu'elle est encore capable de le faire, qu'elle est plus forte que la faim, plus forte que le besoin. Tant qu'elle aura la certitude de sa non-dépendance, elle pourra continuer à grossir. »

 

«  Laure déballe à ses pieds, par petits paquets compacts, cette faim de vivre qui l’a rendue malade, elle le comprend maintenant, cet appétit démesuré qui la débordait, la débraillait, ce gouffre insatiable qui la rendait si vulnérable. Elle était comme une bouche énorme, avide, prête à tout engloutir, elle voulait vivre vite, fort, elle voulait qu’on l’aime à en mourir, elle voulait remplir cette plaie de l’enfance, cette béance en elle jamais comblée.

Parce qu’il faisait d’elle une proie offerte au monde, elle avait muré ce désir dans un corps desséché, elle avait bâillonné ce désir fou de vivre, cette quête absurde, affamée, elle se privait pour contrôler en elle ce trop-plein d’âme, elle vidait son corps de ce désir indécent qui la dévorait, qu’il fallait faire taire. »

 

« Le docteur Brunel est aussi un émetteur verbal de haute capacité. Laure déballe à ses pieds, par petits paquets compacts, cette faim de vivre qui l'a rendue malade, elle le comprend maintenant, cet appétit démesuré qui la débordait, la débraillait, ce grouffre insatiable qui la rendait si vulnérable. Elle était comme une bouche énorme, avide, prête à tout engloutir, elle voulait vivre vite, fort, elle voulait qu'on l'aime à en mourir, elle voulait remplir cette plaie de l'enfance, cette béance en elle jamais comblée. »

« Parce qu'il faisait d'elle une proie offerte au monde, elle avait muré ce désir dans un corps desseché, elle avait baillonné ce désir fou de vivre, cette quête absurde, affamée, elle se privait pour contrôler en elle ce trop-plein d'âme, elle vidait son corps de ce désir indécent qui la dévorait, qu'il fallait faire taire. »

«  Elle a peur de guérir, voilà tout. Elle s'accroche à cette maladie comme la seule façon d'exister. Elle n'a pas d'autre identité, elle défend les vestiges de sa maigreur comme les derniers signes de sa présence. Elle garde au fond d'elle, dans les zones creuses de son corps, entre les côtes, entre les cuissses, un petit nid pour Lanor. Si elle reprend une apparence normale, elle deviendra translucide, comme une petite flaque de graisse fondue au fond d'une poêle. Si elle guérit, elle s'effacera aux yeux du monde, elle se noiera parmi les autres. Elle étouffera en elle, sous une rondeur rassurante, ce cri enroué sorti de l'enfance. Si elle guérit, elle deviendra une jeune femme aux formes insoupçonnables, une adulte, écoutez comme ce mot est laid, comme il est brutal. »