BLANC
Bruits feutrés. Sons étouffés, mats. Voix lointaines, diffuses.
Très lentement, sa conscience remonte à la surface, elle émerge à nouveau de la douceur ouatée dans laquelle elle s'était endormie, laissée couler. Elle revient tout doucement vers le monde extérieur. Des sensations diverses l'assaillent, la vie tente de reprendre ses droits sur son corps, mais pour l'instant seul son esprit est en état de marche.
Elle ne peut voir personne, car ses yeux ne lui obéissent pas, de même que son corps, inerte, qui semble flotter au-dessus d'elle, à l'extérieur, et sur lequel sa volonté n'a pas de prise. Elle ne voit pas mais elle ressent les couleurs, tels des flashes rapides dans son esprit : luminosité forte, clarté un peu agressive. Blanc.
Elle sent également les autres autour d'elle, qui s'agitent à son chevet. Elle perçoit l'angoisse, la peur, l'incompréhension dans les voix, dont certaines sont celles d'êtres aimés : ses parents sont là, sa soeur également ; entre mille, elle reconnaîtrait les intonations, le rythme, le chant de leur voix. D'autres voix, par contre, lui sont inconnues, mais elle identifie le timbre et le ton des professionnels, et elle comprend que tous sont là pour elle, à cause d'elle. Ils parlementent sans hausser le ton, mais les ordres fusent néanmoins fermes et précis. Ils ne savent pas qu'elle est revenue à une sorte de conscience, ils n'ont pas compris que sans les voir, elle peut cependant les entendre, et que les mots parviennent à son esprit, même si elle ne peut saisir le sens des phrases ; elle est si loin, tout est si confus. Quelques mots cependant reviennent souvent, et ceux-là elle les reconnaît : "pourquoi, séquelles, comprendre, grave, coma".
Elle perçoit, en bruit de fond derrière le murmure des voix, un plic ! ploc ! lancinant et régulier. Elle réalise que ce sont les gouttes de sang qui une à une descendent de l'appareil de perfusion pour se mêler à son sang à elle, pour s'insinuer dans ses veines, dans tout son corps.
Elle imagine les petites bulles dans les tuyaux, qui font de jolis dessins, des arabesques entre la poche de liquide et son bras. Rouges, les bulles, rouges comme ses yeux à force de pleurer, rouge comme le tailleur qu'elle portait le jour ou il est parti, rouge comme la passion qui la fuit depuis toujours. Elle ne peut pas bouger, mais elle voudrait arracher les aiguilles pour se libérer de ce sang qu'elle reçoit et dont elle ne veut pas. Ils la rappellent, eux, les autres, les hommes debouts, les vivants, mais elle ne veut pas, elle ne veut pas revenir à leur monde, à leurs promesses, à leurs mensonges. Elle veut partir, fuir, ne plus les voir, tous, oui, même ceux qu'elle aime, elle veut disparaître à jamais, et ne plus avoir à se battre pour survivre.
Se battre ! Encore, toujours, toute la vie, se battre ! Mais elle ne veut plus se battre, elle en a assez de cette guerre constante contre elle-même et contre le monde, à la victoire toujours incertaine, remise en cause. Se battre encore et toujours ! Elle n'en peut plus de se battre, et c'est pour cela qu'elle livre maintenant sa dernière bataille, son ultime combat. Elle affronte la vie, elle se bat non pour la vie, mais contre elle, et elle sait que cette fois-ci elle va gagner la guerre, que la mort sera sa victoire, définitive, sans appel. Sa volonté pour une fois sera plus forte que tout ; elle rassemble ses dernières forces, ses derniers éclairs de conscience pour partir, finir ce qu'elle avait commencé avec cette boite de cachets avalés, en finir une fois pour toute.
Ne plus avoir à prouver à soi-même et aux autres qu'on peut y arriver, qu'on va y arriver. Arriver à quoi ? A quoi bon de toute fa‡on ? Une phrase d'auteur lui revient en mémoire : "le démon de mon coeur se nomme à quoi bon". De qui, la phrase ? A quoi bon le savoir. Maintenant tout est fini, tout est révolu. Trop tard.
Ils lui parlent, lui racontent des histoires, lui remémorent les périodes de sa vie, souvenirs, joies, surprises, amours, pas de peines, surtout, pas de grands chagrins, de désespoir, de vide, seulement de bons sentiments, la vie est belle, allons, il suffit d'y croire ! Mais elle en a soupé de ces belles paroles sur la joie de vivre. En elle ne sont que regrets, déceptions, solitude, amertume. Elle ne veut plus se souvenir, elle veut au contraire tout oublier, ne plus voir, ne plus entendre, ne plus sentir le monde autour d'elle. Qu'on la laisse enfin en paix !
Elle se rassemble en elle-même, elle rentre dans sa coquille, elle redevient foetus, les sensations refluent au tréfond de son être, sa conscience s'éloigne. Elle se sent si légère, si libre. Elle commence à voler, elle s'éloigne des choses et des gens, la lumière faiblit, la chaleur décroît, tout devient gris, uniforme, plat. Bruits diffus de panique soudaine autour d'elle. Au lointain, très loin maintenant, elle perçoit les bips des appareils médicaux qui s'affolent. Tous s'agitent alors qu'elle aspire au calme le plus complet, au vide. Ils courent maintenant en tous sens, elle sent l'air qui se déplace et la tension qui monte dans la petite pièce. Quelle activité, tout ce stress et cette angoisse, alors qu'elle se sent enfin si calme, si sereine ! Ils n'ont rien compris ! Elle est enfin heureuse, libérée. C'est fini, elle s'en va.
Encéphalogramme plat. Silence. Noir.