Le lavabo
Lentement. Indéfiniment. Inexorablement. L'une après l'autre, à un rythme régulier.
Bêtement. Sournoisement. Méchamment. Une goutte, puis une autre, et une autre encore s'écrase au fond du lavabo.
La chambre est blanche, triste, petite, nue. Elle est allongée sur son lit, elle ne fait rien, elle attend.
Elle écoute.
Elle écoute le bruit de l'eau, elle entend le bruit de l'eau que laisse s'enfuir le robinet mal réglé, le "ploc !" que fait chaque petite goutte en s'écrasant sur le fond du lavabo. Les gouttes se succèdent, rythme immuable, cadence maintenue, soutenue ; elles battent la mesure avec les battements de son coeur.
Et le simple bruit de cette petite goutte d'eau, oh ! un tout petit bruit pourtant, éclate dans sa tête, explose, retentit, résonne, s'amplifie. La petite goutte d'eau devient rivière, cascade, torrent en furie, ras de marée. Elle a l'impression en entendant ce bruit, ce petit bruit, toujours le même, doux, lancinant, délicat, mélodieux, obsédant, que l'eau s'éparpille, se répand dans tout son corps, se distille dans ses veines, l'inonde, la noie.
Elle se bouche les oreilles. Mais le bruit prend alors une résonnance plus terrible encore. Il gronde au-dedans d'elle ; de murmure, il devient tonnerre, il enfle, enfle, la submerge, l'engloutit.
Elle n'en peut plus de ce bruit. Le même petit bruit de l'eau qui fuit depuis des semaines, des mois, des années, elle ne sait plus ; le même petit "ploc !" léger tous les soirs, toutes les nuits, tous les matins, pour meubler sa vie, son silence, son absence. Elle le hait, ce bruit. Comme elle hait ce lavabo qui fuit malgré tous ses essais de réparation. Comme elle hait cette chambre. Et comme elle se hait, elle. Comme elle hait ce qu'elle est devenue, sa solitude, sa banalité, la monotonie, l'uniformité et la platitude de sa vie. Elle hait sa vie. Sa vie qui est comme l'eau qui coule, goutte, s'enfuit, disparaît, ne reviendra pas. Sa vie qui lui file entre les doigts sans qu'elle puisse rien faire pour la retenir.
Elle ne supporte plus le bruit de l'eau qui tombe, elle ne supporte plus le silence de la chambre, elle ne supporte plus que le silence soit rompu sans cesse, sans discontinuer, toujours et encore par le bruit de l'eau.
Elle se lève. Elle s'approche du lavabo. Elle se regarde dans la glace accrochée au-dessus, elle se trouve laide, blanche, triste. Elle ne s'aime pas. Et personne ne l'aime. Elle baisse les yeux et regarde ce lavabo, ce simple lavabo qui la rend folle, qui lui fait perdre tout contrôle d'elle même parce que s'y écrasent d'innocentes petites gouttes d'eau, parce qu'y disparaît sa raison, son bon sens, parce que s'y noient ses pensées, sa vie.
Elle voudrait comprendre. Comprendre comment va le monde, où s'en vont sa jeunesse, sa joie de vivre, où ont disparu son rire et sa curiosité, où sont engloutis ses souvenirs... Elle entend la petite goutte qui tombe, le petit bruit, toujours le même, puis la goutte suivante, et de nouveau ce petit bruit caractéristique de l'eau qui s'écrase, devient particules infimes, ruisselle et disparaît.
Elle est fascinée par la blancheur du lavabo, par sa brillance, son éclatante pureté. L'émail comme un miroir déformant l'attire, l'appelle ; le trou d'évacuation du lavabo l'aspire. Elle attrape un tabouret, s'assoie contre le lavabo, pose ses mains sur le rebord, sa tête sur ses mains, et elle regarde, elle écoute. Elle pourrait rester là des heures, des jours, toute la vie. Elle est comme la petite goutte d'eau, celle qui vient de tomber, comme celle qui est encore en suspend, en attente, en sursis, comme toutes les gouttes passées et à venir, sans passé et sans avenir.
Soudain, mais que se passe-t-il ? La musique s'est arrêtée, le rythme s'est cassé, la danse des gouttes d'eau est rompue. Elle se redresse, elle attend, elle se mord les lèvres, si seulement, oh ! mon Dieu, si seulement cela s'arrêtait, si le robinet cessait de fuir, si tout se remettait dans l'ordre... Elle n'ose pas y croire, plus de bruit, plus de goutte qui tombe, elle se sourie à elle-même, elle se dit qu'après tout le monde n'est pas si noir, pas si triste, que... Mais elle est allée trop vite. Une goutte, une grosse goutte, plus chargée d'eau que les autres, bien lourde, se dessine lentement sur le robinet. Elle la fixe, oh ! non, pitié ! ne tombe pas, reste, reste accrochée à ce robinet, reste là comme je reste dans ma vie, accroche-toi, ne tombe pas, ne disparaît pas comme tes soeurs, toutes les autres qui se sont enfuies, reste, reste...
Mais la goutte grossit encore un peu, s'arrondit, devient lourde, gonfle, s'allonge et soudainement, lâche prise, et tombe, tombe sans fin vers le trou noir du siphon qui l'aspire, l'avale, l'anéantit.
Elle voudrait arrêter cette descente folle, elle voudrait tout stopper, cette fuite, cette hémorragie d'eau qu'elle ne peut cependant retenir. Elle pense qu'elle a vraiment tout raté. Qu'elle est inutile, stérile, comme toutes ces gouttes stupides qui se succèdent sans surprise, sans personnalité. Qu'elle n'est bonne à rien. Comment pourrait-elle changer le cours des choses, alors qu'elle n'est même pas capable d'empêcher une petite goutte d'eau de tomber, de sombrer sans fin...
Elle voudrait elle aussi disparaître dans un trou, s'engloutir dans un vide noir. Elle lève le bras, et attrape le rasoir. Le rasoir de son père, qu'elle a gardé, elle ne sait pourquoi. Un rasoir à l'ancienne, qui tient bien dans la main, bien aiguisé. Elle ne s'en n'est jamais servi. Elle le regarde avec une lueur de défi, elle n'a pas peur de son tranchant, de sa lame blanche, de sa froideur.
D'un coup décidé, elle se tranche le poignet, puis l'autre. Le sang commence à couler, doucement, timidement. Petite ligne rouge qui fait des dessins sur la blancheur du lavabo, qui rejoint le siphon, se mêle à l'eau, l'eau qui tombe, toujours, encore ; petite ligne de sang qui devient plus claire, se promène sur l'émail éclatant, fait des détours, crée des chemins, des rigoles... Ligne de sang qui rompt enfin la monotonie. Elle trouve que c'est bien, que ça change, et puis c'est joli, ce rouge sur ce blanc, c'est gai. Et puis ça l'amuse aussi, ça la distrait un peu, ça l'occupe. Elle n'entend presque plus le bruit des gouttes, qui une à une tombent imperturbablement, ou plutôt si, elle l'entend ce bruit de l'eau qui tombe, mais il ne la dérange plus, elle s'y est habituée, elle ne compte plus les gouttes, ne calcule plus l'espace qui les sépare, n'attend plus le petit "ploc !" de la chute, elle se sent libérée du rythme infernal qui ponctue sa vie.
Alors, elle s'entaille les poignets plus profondément, elle appuie, elle force, elle y met tout son coeur. Le sang jaillit maintenant, il gicle, il se bouscule à gros bouillons, fulmine, tempête, râle, pour atteindre plus vite le siphon, le trou noir de la fin, le vide, l'au-delà. Elle se sent, pour la première fois depuis des mois, depuis longtemps, depuis toujours, sereine, heureuse, calme. Elle va s'en aller elle aussi, elle va s'écouler lentement, se perdre goutte par goutte, disparaître, partir dans le trou noir du siphon, dans l'inconnu, échapper enfin au bruit de l'éternelle petite goutte d'eau qui tombe dans le lavabo.