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Lectures et élucubrations de Liliba
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24 avril 2008

D'où qu'il(s) / elle(s) vienne(nt)

 

 

D'un coup sec, j'ouvre la porte et pénètre dans ce lieu clos, étouffant. Moiteur, mélange d'odeurs, méfiance, défiance, peur diffuse, ambiance confuse, regards fondus de ces gens réunis qui vont faire un bout de chemin ensemble, sans s'être choisis, sans s'aimer ; instants de vies rassemblées, cohabitation sans espoir de communication, huis clos obligatoire, tragique, ou indifférent, comique, ou surprenant.

 

Métro. Heure de pointe. Je me faufile entre les corps, je m'installe dans ce décor sans âme, en bout de wagon, en queue de rame, à ma place préférée, debout dos contre la paroi. Poste de vigile ; de là, je peux observer tous ces inconnus, je suis curieuse, indiscrète, voyeuse...

 

 

 

Ils sont là, devant moi, visages, nuques, bustes, jambes, corps inconnus, personnages à découvrir ; ils sont là et mon regard se pose sur chacun d'eux, les sonde, les déshabille. Je voudrais pouvoir entrer en eux, violer leurs secrets, savoir leurs amours, connaître leurs joies et leurs peines, apprendre leurs détresses et leurs passions, leurs tendresses et leurs émotions.

 

 

 

Cet homme, là, juste à coté de moi, debout, grand, droit, le menton fier, le regard fixe, rictus au coin des lèvres, content de lui-même, supérieur, méprisant, arrogant. Où est la faille ? Homme d'affaires, rôle à jouer, belle carrière, ne pas déplaire, et surtout, surtout ne pas se retourner sur le passé, de peur que tout s'écroule, ne pas regarder en arrière, ne pas se remémorer les rêve de jeunesse, chimères abandonnées, rejetées, reniées... Tant de mensonges pour satisfaire cette ambition qui le ronge, pour prouver son excellence, pour arriver grâce à son intelligence. Que de projets vains aux oubliettes, que de noirs desseins... mais sa conscience est-elle nette ?

 

 

 

Et celui-ci, comme il est anxieux ! Cette façon de regarder par en dessous, de lorgner, d'épier, de scruter les visages étrangers, il est inquiet, sournois, sûrement en train de tramer un mauvais coup. Il glisse un regard à droite, lance un coup d’œil à gauche, dérape, jette un dernier regard en arrière avant de descendre, de filer, de se fondre dans la foule amassée sur le quai. Est-il suivi ? L'a-t-on reconnu ? Il se retourne, lueur d'angoisse, puis se remet en marche, continue son chemin, mais... attention !

 

 

 

Il ne l'a pas vue, ils se sont rentrés dedans. Il murmure une excuse et s'enfuit, elle le toise, le jauge, "je vous en prie, ce n'est rien", et sourit, tout va bien. Dents blanches, éclatantes, carnassières, prête à mordre, elle bout de colère, mais elle reste charmante. Elle ne perd pas la face, surtout pas, jamais, cela ne serait pas digne d'elle, elle reste calme, c'est sa défense face à cette marée humaine, grouillante, sale, répugnante. Elle les déteste tous, sa voiture est en panne.

 

 

 

Un peu plus loin, cachés derrière les sièges, deux enfants qui chuchotent, et rient sous cape. La fillette coquine, mutine, petite Lolita, déjà allumeuse ; et lui, bon gros garçon gentil, qu'elle fait tournicoter à sa guise, qu'elle roule, ridiculise, méprise. Elle joue avec lui, il l'aime mais ne le sais pas, et il la déteste aussi, parfois. Mais il est là, elle l'impressionne ; Et ça chuchote, et ça complote, et ça papote ! Ils sont sur le chemin de l'école, cartable au dos, mais peut-être, oui, cela est bien tentant, peut-être ne vont-ils pas y aller, pas tout de suite, faisons un petit tour, grand détour, aujourd'hui c'est l'aventure, la grande vie, école buissonnière, grain de folie - la Liberté.

 

 

 

Ils chuchotent toujours, les chenapans, et ricanent, ce ne sont que des enfants. Et cette femme en face d'eux qui lève la tête. Cette femme si... si... comment dire, comment décrire un tel visage, où tant de souffrances, de désillusions, de regrets, de remords, de ratés sont inscrits, gravés. Regard jeté comme une bouteille à la mer, SOS d'un cœur en détresse. Cette femme qui lève des yeux où noyer toutes les peines du monde -  ne plus la regarder, la pauvre, sûrement une vie difficile, boulot-métro-dodo, les enfants à élever, soucis, l'aîné qui tourne mal, comme son père, ah ! celui-là quand elle l'a connu, il ne buvait pas ! Et puis le travail, taper, taper toute la journée sur de bêtes petites touches des textes longs et compliqués, et si peu intéressants... vides de sens, comme sa vie est vide, morne, stupide...

 

 

 

Ici, une jeune fille, qui sourit, et qui observe tous ceux qui l'entourent. Mais ! Mais c'est moi, dans le reflet de la glace ; je me regarde, j'ai rêvé, ces gens tout autour, je les ai un peu inventé, j'ai lu sur leur visage un peu de leur vie, je les ai fait sages, je leur ai insufflé mes folies. Tous ces gens, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, j'ai un peu partagé leurs peurs, leurs haines, leurs soucis. Tous ces gens, je les ai aimés pendant ce court voyage.

 

 

 

Mais c'est fini, je suis arrivée. Je descends, je respire, je les oublie. Tu m'attends.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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