08 septembre 2009
Le vent de la lune
Antonio MUNOZ MOLINA
Chacun de nous et même ceux qui n'étaient pas nés à cette date, se souviennent du 20 juillet 1969, le fameux jour où l'homme marcha pour la première fois sur la Lune. Nous avons tous en tête l'image de cet astronaute posant un pied léger sur la surface de la planète grise et poussiéreuse, les phrases échangées et j'avoue que même si je n'avais que 3 ans à l'époque et que j'ai donc vu ces images beaucoup plus tard, je suis à chaque fois toujours émue, impressionnée, subjuguée même par la volonté, l'intelligence et le travail de l'homme qui ont permit cette rencontre avec l'espace, l'au-delà, l'infini...
Ce jour d'été 1969, donc, dans le village de Magina au sud de l'Andalousie écrasé de chaleur et de soleil, un jeune garçon suit avec passion chaque minute de cet évènement. Le compte à rebours commencé pour l'alunissage résonne dans sa tête d'autant plus fort que la vie dans le village semble s'être figée, qu'elle s'y écoule avec une régularité immuable, et que les changements qui pourtant apparaissent ne semblent qu'infimes à ses habitants et surtout à cet adolescent fougueux et sensible. Peu lui chaut ce qui se passe autour de lui, ni les relations avec les voisins ou la famille, ni l'entrée discrète du monde moderne (eau courante, machine à laver), si ce n'est la télévision qui va lui permettre de suivre en directe cette épopée.
La vie au collège religieux, l'apprentissage, la récolte des olives avec le père, les querelles de famille et jalousies cachées, le secret qui pèse sur les habitants du bourg depuis la fin de la guerre... Tout est décrit par l'auteur dans un style absolument superbe, une écriture fine, intelligente, racée, très lyrique et poétique malgré la précision et nous sommes transportés dans ces temps qui nous semblent terriblement reculés, à des années lumière, en marge du temps justement.
Un livre superbe, lent, beau, à savourer tranquillement et à lire absolument !
"Tu attends avec impatience et avec crainte une explosion qui aura quelque chose d'un cataclysme quand le compte à rebours arrivera au zéro et pourtant rien ne se produit. Tu attends couché sur le dos, raide, les genoux pliés à angle droit, le regard fixé devant toi, vers le haut, en direction du ciel, si tu pouvais le voir, à l'intérieur de la transparence courbe du casque qui t'a plongé dans un silence aussi définitif que celui du fond de la mer quand on a terminé de l'ajuster à la collerette rigide de la combinaison extérieure. Soudain la bouche de ceux qui étaient les plus proches bougeait sans produire de son et c'était comme se trouver déjà très loin sans que le voyage eût encore commencé. Les mains sur les cuisses, les pieds joints, à l'intérieur des grosses bottes blanches avec leurs rebords jaunes et leurs semelles très épaisses, maintenues pour le décollage par des attaches en titane, les yeux très ouverts.
Tu n'entends rien, pas même la rumeur du sang à l'intérieur des oreilles, ni les battements de ton cœur, que des capteurs fixés à ta poitrine enregistrent et transmettent, profonds, réguliers, avec une sonorité de tambour, mais beaucoup moins précis dans leur cadence que la pulsation des chronomètres. Le nombre de ses battements par minute sera enregistré, comme celui du cœur de tes compagnons, chacun d'eux aussi immobile et tendu que toi, chacun des trois cœurs battant à l'intérieur d'une poitrine sur un rythme différent, comme trois tambours non synchronisés. Tu fermeras les yeux, attendant. Les paupières sont presque la seule partie de ton corps que tu puisses bouger à ta guise et cela te rappelle ta nature physique précaire, ta nudité cachée à l'intérieur de trois combinaisons superposées, faites de nylon, de plastique, de coton, traitées avec des substances ignifuges. Chaque combinaison, en elle-même, est déjà un véhicule spatial. Il y a quelques années, pendant plus d'une heure, tu as flotté dans le vide à une distance de deux cents kilomètres au-dessus de la Terre, uniquement relié au vaisseau par un long tuyau qui te permettait de respirer: tu ne te rappelles ni peur ni vertige, rien qu'une sensation de parfaite tranquillité, te mouvant sans poids, étendant bras et jambes au milieu du néant, imperceptiblement frappé par les particules du vent solaire.
Les yeux fermés je m'imagine que je suis cet astronaute. Je ne vois pas d'étoiles, seulement une obscurité dans laquelle rien n'existe, ni haut ni bas, ni près ni loin, ni avant ni après. Je vois la courbure immense de la Terre, resplendissant bleue et blanche et bougeant très lentement, les spirales des nuages, la frontière d'ombre entre la nuit et le jour. Mais maintenant je ne veux pas flotter dans l'espace. Maintenant je ferme les yeux et j'alimente mon imagination avec de méticuleuses données pour me trouver à l'intérieur du vaisseau Apollo XI, à la seconde même du décollage. Tu contrôles partiellement le mouvement de tes paupières, membranes si fines glissant sur la courbure humide de l' œil, et les muscles qui mettent le globe oculaire en mouvement et qui, pour autant que tu les forces, ne te permettent de voir ni à droite ni à gauche. À ta droite et à ta gauche se trouvent les deux autres voyageurs, aussi raides que toi à l'intérieur de leurs combinaisons et de leurs casques, étendus dans la même position, maintenus par les mêmes sangles élastiques et les mêmes attaches de titane, enfermés avec toi dans l'espace conique d'une cabine riche en oxygène et pleine de fils, d'interrupteurs, de connexions électriques, un piège explosif qui peut se transformer en une boule de feu si jaillit l'étincelle en rien improbable d'un court-circuit.
D'autres sont morts comme cela, dans un espace aussi étroit et suffoquant que celui-ci, dans cette même position qui a par avance quelque chose de funéraire. Celui qui était le plus près de l'écoutille a essayé de débloquer le levier qui la maintenait fermée et il n'a pas réussi, puis un instant plus tard tout l'oxygène a explosé en un seul embrasement. Plaques de métal se tordant portées au rouge vif, fumée toxique d'isolants et de fibres synthétiques, plastique fondu qui adhère à la chair brûlée et qui s'y mêle. La capsule est située au sommet d'une fusée plus haute de vingt mètres que la statue de la Liberté, chargée de sept mille tonnes d'hydrogène liquide inflammable au point que sa surface extérieure est couverte de plaques de glace artificielle qui doivent la maintenir à basse température dans la chaleur humide des marais de Floride. Mais tu n'as pas de sensation de chaleur, malgré la combinaison, le casque et les trois corps allongés l'un à côté de l'autre dans l'étroitesse du cône, chacun avec sa pulsation secrète, ses battements de paupières, le sang de chacun courant avec une rapidité légèrement différente. Un réseau de tubes capillaires extrêmement fins permet à un flux constant d'eau froide de circuler dans la paroi de la combinaison spatiale et de la refroidir. De l'air frais qui sent légèrement le plastique circule avec douceur sur la peau, effleure le visage, les doigts à l'intérieur des gants, le bout des doigts qui frappent de manière instinctive, avec une impatience contrôlée, et que des capteurs enregistrent aussi. Mais ce n'est pas exactement de l'air: c'est surtout de l'oxygène, soixante pour cent, et quarante pour cent d'azote. Plus il y aura d'oxygène plus grand sera le danger d'incendie. L'air sentait le sel et peut-être les algues et la vase des marais, même au niveau de la passerelle qui conduisait à l'écoutille ouverte, à cent dix mètres au-dessus du sol. Il n'y avait pas d'endroit plus haut dans toute l'étendue des plaines et des marais qui se prolongeaient jusqu'à l'horizon de la mer."
Calou l'a lu et a trouvé ce roman "beau, drôle, touchant et pathétique".
22 mai 2009
La porte des enfers
Laurent GAUDE


En 2002, dans un restaurant de Naples, Filippo Scalfaro accomplit enfin sa vengeance : il poignarde un client puis le force à monter dans une voiture et s'enfuit avec lui. Arrivé dans le cimetière de la ville, il le traîne à une tombe dont il lui fait déchiffrer l’inscription, puis lui tranche les doigts et l'abandonne. Qui est cet homme, de qui se venge-t-il, et pourquoi ?
Un matin de 1980, dans les rues encombrées de Naples, Matteo est de mauvaise humeur et tire par la main son fils qui risque d'être en retard à l’école. Soudain, une fusillade éclate à un carrefour, et Matteo se jette à terre en couchant contre lui son petit garçon pour le protéger. Mais quand il se relève, il est couvert de sang, le sang de son enfant, atteint par une balle perdue.
Commence alors l'enfer. L'enfer d'une vie sans plus aucun but, l'enfer de la culpabilité, l'enfer des images qui défilent dans la tête, du film de la fusillade qui passe et repasse nuit et jour en pensée, l'enfer de ne plus arriver à parler à sa femme, de chacun se refermer sur sa douleur sans pouvoir tendre la main à l'autre, de bâtir autour de soi ce mur du silence... Mattéo parcourt la ville de nuit, dans son taxi, sans pourtant prendre de clients. Il sait, il sent ce que son épouse GiulianaGiuliana attend de lui : qu'il retrouve les coupables de la mort de leur fils et se venge. Mais il ne s'en sent pas capable, et cela le mine. C'est alors qu'il fait la connaissance dans un café d'un professeur qui soliloque sur les Enfers, leur réalité et la possibilité d'y descendre...
Mattéo entreprend alors un long et terrible voyage que seul l'amour infini d'un père pour son fils rend possible. On le suit ainsi que ses comparses avec une boule dans le ventre, on ressent sa douleur, sa volonté, sa force de vie, on a mal avec lui, mais on le suit parce que ce livre est puissant et passionnant, parce que, à travers la fiction et l'imagination de l'auteur, on touche à la mort, à l'amour, à l'amitié profonde, on côtoie les mythes anciens, les rêves, les peurs les plus folles, on entre dans le monde des Ténèbres... On s'interroge alors sur la place des morts dans nos vies, de nos morts, parents ou amis qui nous ont quitté trop tôt, et sur la trace que nous laisserons quand ce sera notre tour de partir.
Un livre bouleversant, que je relirai probablement un jour. Du grand Gaudé (qui ne fait que de belles choses, et m'impressionne tant il excelle à donner à chacun de ses romans une atmosphère, un contexte différent, tout en gardant un style parfait, mais qui s'adapte à l'histoire). Curieusement cependant, j'ai lu ce livre en décembre dernier, mais je n'arrivais pas à me résoudre à écrire mon billet, que j'ai repris maintes et maintes fois avant d'en être à peu près satisfaite...
Amanda Meire a été bouleversée. Biblioblog sous le charme (mais pas impartial, car fou de Gaudé), Bellsashi a abandonné avant la fin, non pas parce qu'elle n'aimait pas, mais parce que c'était trop dur. Papillon a aimé, Mimienco a mis un coeur ; Stephie a beaucoup aimé, Wictoria a trouvé que c'est un livre formidable et Argantel a adoré...
14 avril 2009
Pandore au Congo
Albert SANCHEZ PINOL

A Londres en 1914, Thommy Thomson est nègre pour un écrivain populaire quand il est contacté par un avocat pour écrire l'histoire de son client, Marcus Garvey, un gitan accusé du meurtre de ses maîtres lors d'une expédition au Congo. Thommy pense avoir trouvé enfin sa chance d'assouvir ses espoirs de gloire littéraire et se jette à corps perdu dans le récit de la vie de cet homme, à qui il rend visite en prison pour recueillir son témoignage. Marcus raconte et Thommy écrit, sans prendre conscience auparavant de l'importance que le témoignage de Garvey aura sur sa propre vie.
Nous partons de Londres pour la jungle angoissante du Congo, puis pour le centre de la terre, avant de revenir vers Londres et le voyage qui se déroule dans ce roman n'est pas de tout repos. Comme dans La peau froide, extrêmement dérangeant mais que j'avais adoré de bout en bout, cette épopée, plus que de nous faire voyager géographiquement, nous emmène au plus profond de l'être humain, au coeur des hommes, là où se nichent les âmes et les sentiments : violence, cruauté, soif de vengeance ou de pouvoir, bêtise, lâcheté se révêlent à cause des évènements étranges qui se déroulent dans cette jungle hostile, mais aussi la curiosité, la générosité, la bravoure, l'attention aux autres et l'amour. Ainsi ce roman est à la fois un voyage et un portrait de l'âme humaine, avec tout ce qu'elle peut offrir de bon ou d'innommable... L'auteur nous emmène à la rencontre une fois de plus de créatures repoussantes, hostiles au premier abord, mais toute la réflexion de ces deux livres est là : sommes-nous capables, nous les hommes, forts de notre intelligence et de nos connaissances, de communiquer avec d'autres espèces vivantes, avec une race d'êtres différente de la notre mais possédant également intelligence, réflexion, technique sans les cataloguer au premier abord comme des ennemis et sans chercher à leur nuire ou à les exterminer ? L'homme, certains hommes arrivent-ils à surmonter leurs peurs primales, leur dégoût de la différence physique (ou leur attirance dans ces deux romans pour la femme, une femme terriblement belle et désirable bien que monstrueuse) pour tenter de comprendre d'autres créatures ? Est-il possible de vivre côte-à-côte en bonne intelligence, ou les différences culturelles et physiques empêchent-elles tout contact à jamais ?
Une lecture passionnante, et un auteur à découvrir pour sa réflexion et l'originalité des ses livres. Mais je comprends parfaitement que ce roman puisse impressionner et ne pas plaire, tant on est plongé dans un univers dérangeant et tant on se sent mal à l'aise tout au long de la lecture (moins cependant dans celui-ci que dans La peau froide, que j'ai trouvé de qualité supérieure -et encore plus angoissant- et que je vous suggère de lire en premier si vous voulez découvrir cet auteur.
24 mars 2009
La libraire a aimé
Sophie POIRIER
Et Liliba la lectrice aussi !
Tous les jours, à la terrasse d'un petit café de Bordeaux, deux libraires se retrouvent. Ils échangent leurs impressions de lecture, mais jamais ne parlent d'eux, ne se livrent, à tel point qu'ils ne savent même pas le nom de l'autre... Leur rendez-vous devient une habitude, jusqu'au soir ou Paul n'arrive pas et ou Corinne l'attend, tout d'abord dans le calme, puis presque avec désespoir.
Elle croit l'avoir perdu pour de bon, ne jamais le retrouver quand elle découvre au hasard d'une exposition de photos de cadavres le visage de Paul. Stupéfaction, horreur, elle part à la recherche du photographe pour remonter la piste de Paul, découvrir ce qui lui est arrivé.
Ses recherches deviennent son moteur de vie, presque une obsession et l'amènent à faire des rencontres étonnantes : Paul Auster et son épouse, un oncle russe et son nain fidèle, une vieille anglaise collectionneuse d'objets cassés et hétéroclites, jusqu'à la Provence où...
Vous ne saurez pas la suite, pas avec moi tout du moins ! Je vous engage à lire au plus vite ce délicieux petit roman, empreint de poésie, de nostalgie et d'un immense amour pour les livres et les hommes. Une très jolie histoire menée avec délice par la plume très fraîche de Sophie Poirier (alias Ficelle, que vous pouvez retrouver sur son blog L'expérience du désordre).
Un premier roman qui donne envie de lire à nouveau cette jeune auteur prometteuse !
Extrait :
"Je les vois tous les jours depuis plus d’un an assis dans le même café, à la même heure. Ils ne commandent pas, la serveuse vient et pose les deux verres sur des petites serviettes blanches en papier, une assiette avec des olives, ensuite elle porte la bouteille de whisky jusqu’à la table pour les servir. Ils boivent deux whiskys chacun, tous les soirs à 19 h 30. Pour l’instant, je ne sais pas comment les nommer. Il y a cet homme aux airs discrets, presque timide, et cette femme un peu garçonne et charmante. Depuis que l’été est arrivé, j’ai remarqué qu’ils portaient tous les deux des espadrilles. Hier soir, elles étaient à rayures. Lui beiges et blanches. Elle bleu marine et blanches. Avant-hier, c’était des couleurs unies.
C’est le rituel qui m’a d’abord attirée. Que je sois assise dans ce café ou que je passe devant pour rentrer chez moi tous les soirs, depuis un an ils sont là, à la même heure. Avec leur whisky servi, et l’été leurs espadrilles. Je ne sais pas s’il s’agit d’un couple. Rien dans leurs gestes, leur attitude ne le laisse penser.
Ils discutent tout de suite. Ils ne s’embrassent pas, ni sur la bouche, ni même sur les joues pour se saluer, ils s’assoient directement. C’est souvent lui qui arrive le premier. Elle prend place en suivant à ses côtés et la serveuse vient. Ils lui disent merci au milieu de leur conversation déjà commencée. Ils parlent. Parfois, j’ai vu des silences très simples s’installer entre eux, des silences qui ne les inquiètent pas. Ils regardent ailleurs quelques secondes, perdus dans leurs pensées, et reprennent en suivant une autre conversation.
Ils se séparent au bout d’une heure. Ils quittent l’endroit ensemble. Marchent un peu plus loin. Peut-être qu’après chacun va de son côté, je ne sais pas, il faudrait les suivre. Je n’ose pas. Comme une interdiction. Je pourrais bien sûr m’approcher d’eux plus près, les épier. Alors j’en apprendrais sûrement davantage. C’est peut-être très simple et il y a sans doute une explication banale qui pourrait me contenter mais je reste à cette distance mystérieuse.
Forcément, je fais maintenant partie de leur rituel. Ils croyaient être inaperçus, mais moi j’ai vu et désormais, je participe. Ils parlent de livres. Ils se racontent ce qu’ils ont lu. Un couple n’aurait pas besoin de s’échanger ainsi des titres de livres, chacun verrait sur la table de nuit ce que l’autre est en train de lire…"
Ce bien joli roman, tant pour sa couverture que pour l'histoire et le style, a été édité par Ana Editions.
Sylvie l'a lu et a beaucoup aimé. Comme toujours sur son blog, vous trouverez foule de liens plus intéressants les uns que les autres.
Un immense merci, Ficelle, pour m'avoir envoyé ce roman !
Je propose, comme l'a fait avant moi Sylvie, de le faire voyager chez vous pour que vous puissiez le découvrir à votre tour. N'hésitez pas à vous inscrire à travers les commentaires ou par mail ! ![]()
20 mars 2009
Le portrait
Si les tableaux pouvaient parler, s'ils avaient une âme, une vie propre, nous pourrions grâce à leur témoignage, leurs confidences découvrir ce que fut leur vie et celle de leur époque, vivre en même temps qu'eux certains passages de l'histoire, connaître leurs secrets...
C'est que qu'a imaginé Pierre Assouline dans cette biographie originale et passionnante. Le tableau superbe de la baronne Betty de Rothschild, peint par Ingres en 1848 nous emmène, par les souvenirs du modèle, à travers Paris et même dans le monde entier : au château de Ferrières, au château de Neuschwanstein où Hitler entrepose les tableaux pillés par Goering pour son futur musée, aux cimaises de New York et de Londres où il sera exposé... Nous découvrons donc à travers les yeux de Betty l'histoire de cette famille peu commune, ainsi que l'histoire du tableau et ses vicissitudes.
Betty de Rothschild fut le pilier de l’une des familles les plus illustres en Europe depuis le XIXe siècle, par sa puissance financière ainsi que par sa passion des arts. Elle tint salon, reçu à sa table Chopin, Heine, Rossini, Balzac et bien d'autres encore, organisa les bals les plus courus de la capitale et tint son rang dans les milieux des Lettres, de l'art et de la politique, bien qu'elle fut souvent critiquée, jalousée, insultée par une partie de la noblesse ou de la bourgeoisie de l'époque, par antisémitisme, méchanceté ou bêtise.
La forme originale de cette biographie permet une lecture fluide et maintient un intérêt constant du lecteur, doublement intéressé par le sort du modèle et celui du tableau. Nous rentrons dans les pensées, dans le coeur de Betty de Rothschild et ce qui aurait pu être une leçon d'histoire barbante devient un roman passionnant de bout en bout (mis à part vers le milieu un chapitre traitant de la dynastie financière, dans lequel abondent les noms des personnes gravitant autour de cette famille, les chiffres, les possessions).
Une lecture intéressante !
Allez sur le site de Betty de RothschildRothschild, vous y trouverez de très nombreuses photos, des explications, des détails, des extraits du livre...
14 mars 2009
Terrasse avec paysage au bord du Célé
Jean-Claude DORCHIES
Jean-Claude Dorchies nous livre dans ce très beau texte sa passion pour une vallée du Lot qui semble avoir résisté aux assauts du temps et de la modernité. Du haut de sa terrasse, il partage le paysage magnifique qui s'étend à ses pieds, peuplé des ses habitants d'autrefois et de maintenant, ainsi que de personnages imaginaires.
Une écriture fine et poétique, très littéraire et de grande qualité, qui donne envie de faire sa valise et de la poser à tout jamais dans cette région qu'on imagine paradisiaque.
Un grand merci aux Editions du Riffle pour le prêt de ce très joli livre.
Extrait : "A l’aube, les femmes avaient marché jusqu’au rebord de la falaise dont les promontoires de calcaire surplombent la vallée. Derrière, au fond d’une grotte gardée par un feu affaibli, les hommes dormaient encore, pétris d’un long sommeil lourd, et insensibles aux lueurs du soleil levant qui jetait sur les parois des ombres mouvantes. La marche des jours précédents avait été harassante. Le froid, l’absence d’eau, la terre aride s’étaient ligués au long de leur errance dans un paysage, ponctué d’un horizon à l’autre, de quelques arbres rabougris aux feuilles desséchées. Au hasard des pentes, la tribu s’étirait ou se regroupait avec la souplesse d’un animal étrange qui ondulait, seul au cœur d’un espace désolé. Sollicités par des signes infiniment délicats et hasardeux – l’orientation du vent, l’aspect du sol, l’odeur des rares bêtes , l’écorce des arbres- ils avaient échoué sur cette immensité ingrate où les jours noués dans un gris chaotique se noyaient au fond d’une nuit glaciale."
13 mars 2009
L'étrange histoire de Benjamin Button
Film de David FINCHER
"Curieux destin que le mien..."
Situé à La Nouvelle-Orléans et adapté d'une nouvelle de F. Scott Fitzgerald, le film suit les tribulations de Benjamin Button de 1918 à nos jours. Brad Pitt, qui incarne Benjamin Button, est également le narrateur de sa propre histoire. Benjamin est né le 11 novembre 1918 - le dernier jour de la Première Guerre Mondiale, à l'instant même où l'horloge de la gare centrale vient d'être mise en marche, mais à l'envers. Son constructeur voudrait en effet par ce geste pouvoir revenir en arrière dans le temps, et ne pas avoir perdu son fils unique à la guerre... La mère de l'enfant meurt en couches, et le médecin présent annonce au père désespéré que l'étrange (et affreuse) petite créature qui vient de voir le jour a toutes les caractéristiques, non pas d'un nouveau né, mais d'un homme de 80 ans prêt à passer de l'autre côté. Le père craignant d'avoir engendré un monstre abandonne alors le bébé sur le seuil d'une maison.
Cependant, Benjamin ne meurt pas, au contraire, il rajeunit. Elevé avec amour par Queenie, l'intendante de la demeure familiale qui l'a recueilli, il grandit, entouré par les personnes âgées auxquelles il ressemble physiquement. A sept ans, il a l'apparence d'un vieil homme dans un fauteuil roulant, percevant le monde au travers des épais carreaux de ses lunettes. Il reste un enfant malgré tout, apprend à jouer du piano et rencontre Daisy, une petite fille venue rendre visite à sa grand-mère, qui sera l'amour de sa vie.
A l'adolescence, alors qu'il a l'apparence d'un homme de 60 ans, il décide de partir travailler sur un bateau et apprend tout sur l'alcool et le sexe. Il vit sa première relation avec une jeune femme, et rajeunit toujours. Quand il revient à la maison, à l'aube de ses 40 ans, il a enfin l'âge de son corps (et il est beau, Brad, sans son maquillage !). Il retrouve Daisy (incarnée par Cate Blanchett, superbe) qu'il n'avait jamais pu oublier. Les deux amants sont heureux pendant quelques temps, mais c'est sans compter l'horloge biologique : celle qui fait vieillir Daisy, pendant que lui continue sa remontée dans le temps inexorable.
L'amour peut-il tout supporter ? L'emprise du temps est-elle surmontable ? Peut-on lutter contre son âge, celui qu'on a dans la tête et celui qu'on ressent dans son corps ? De ce film superbe, très long, mais jamais ennuyeux découlent plusieurs questions fondamentales sur la fuite du temps, et surtout la manière que nous avons, les uns et les autres, d'appréhender le temps, de le soumettre à notre volonté, ou de nous laisser submerger par lui. Un magnifique moment de cinéma, avec de très bons acteurs, des prouesses de maquillage, de la passion, de l'émotion, de l'amour... Est-il besoin de souligner que j'ai (oui, ne riez pas, une fois de plus !) sangloté à la fin...
Un article intéressant de l'Express et le site officiel du film.
L'Étrange histoire de Benjamin Button
envoyé par COMME-AU-CINEMACOMME-AU-CINEMA
10 mars 2009
Les naufragés de l'ile Tromelin
Irène FRAIN
4ème de couverture
Un minuscule bloc de corail perdu dans l'océan Indien. Cerné par les déferlantes, harcelé par les ouragans. C'est là qu'échouent, en 1761, les rescapés du naufrage de L'Utile, un navire français qui transportait une cargaison clandestine d'esclaves. Les Blancs de l'équipage et les Noirs de la cale vont devoir cohabiter, trouver de l'eau, de la nourriture, de quoi faire un feu, survivre. Ensemble, ils construisent un bateau pour s'enfuir. Faute de place, on n'embarque pas les esclaves, mais on jure solennellement de revenir les chercher. Quinze ans plus tard, on retrouvera huit survivants : sept femmes et un bébé.. Que s'est-il passé sur l'île ? A quel point cette histoire a-t-elle ébranlé les consciences ? Ému et révolté par ce drame, Condorcet entreprendra son combat pour l'abolition de l'esclavage.
Je me suis plongée avec délices dans les vagues de l'Ile Tromelin et ai été happée de bout en bout par ce roman historique, que j'ai lu en un temps record malgré sa taille. Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu de livre d'aventure et cette tragédie de naufragés m'a passionnée. Certes, on peut, à l'instar de Calepin regretter que le style de Irène Frain soit un peu moderne pour narrer les évènements de l'époque, mais cela ne m'a pas dérangé du tout, tant l'histoire est riche en rebondissements et, du fait qu'elle est vraie, prenante et émouvante.
Nombreux sont ceux d'entre vous, sur la blogosphère, qui ont aimé ce livre : Keisha , Fantasio , Lou de même, qui pose l'intéressante question : si Castellan a vraiment pris conscience de l'égalité entre blancs et noirs face aux éléments de la nature si violents et face à la mort, pourquoi n'a-t-il pas embarqué les noirs qui avaient aidé à la construction du bateau plutôt que les blancs qui n'ont en rien participé au travail ? A mon avis, parce que l'âme humaine est ce qu'elle est (noire, et veule) et qu'à l'époque, un noir était malgré tout considéré comme du bétail, presque non humain...).
J'ai cependant glané quelques avis négatifs de la part de certains lecteurs : Katell a été un peu déçue, Cécile n'a pas aimé du tout et Cathulu a abandonné en cours de lecture, gênée par les références historiques qui parsèment le roman. Lili Galipette a elle été décontenancée, ne sachant classer le livre comme roman ou récit historique, et par le manque de dialogues, effectivement absents du texte.
Intéressant donc de voir les différents points de vue... Je pense néanmoins que ce livre vaut le coup qu'on y jette plus qu'un oeil, ne serait-ce que pour le témoignage de l'enfer vécu par ces hommes et ces femmes. Un regret peut-être : malgré le site créé par les Editions Laffon pour la publication du livre, j'aurais aimé lire un mot personnel de l'auteur sur ce qu'elle a ressenti en posant le pied sur cette île, en retrouvant les vestiges des noirs qui y ont survécu malgré le déchaînement des éléments après les longues recherches effectuées dans les archives. Mais les photos sont superbes et l'on se rend bien compte de la topographie des lieux, de l'absence de toute protection contre l'océan et le vent et on imagine plus facilement à quel point ont dû être longs les jours et les années passées à attendre un secours qui n'arrivait pas...
Je remercie de tout coeur
pour cette lecture !
Wikipédia, pour un peu de culture G sur l'île, ainsi qu' ici. Site officiel de Irène Frain.
12 février 2009
Les lettres de Capri
Mario SOLDATI
Dans la Rome d’après la Seconde Guerre mondiale se retrouvent pas hasard le scénariste Mario - le narrateur - et son ami, Harry, un ancien soldat américain épris d’art italien devenu chargé de mission à l’UNESCO dans le cadre de la reconstruction du pays. Aussitôt, Harry sollicite l'aide financière de Mario, qui ne peut refuser tant son ancien ami semble être désemparé et dans le besoin. Il lui prête donc de l'argent qu'il pense pouvoir se faire rembourser quand Harry aura écrit un scénario pour lui.
Mario rencontre également Dorothéa - aussi appelée Dora, l'amie de Harry, ancienne prostituée, qui l'attire irrésistiblement et qu'il tentera de séduire. Cependant, il découvre toute la vie de Harry lorsque celui-ci lui fait parvenir son manuscrit : le scénario promis n'est pas une fiction, mais un récit fidèle des années passées, années pendant lesquelles Harry, en dépit de son mariage avec Jane, voua une adoration obsessionnelle et maladive à Dora.
Sur cette histoire d’adultère somme toute banale se greffe un mystérieux chantage : des lettres envoyées de Capri réapparaissent et troublent profondément Harry et son entourage... dont je ne vous dirai pas plus pour ne pas dévoiler l'intrigue. De plus, tout au long du roman, nous assistons au débat intérieur de Harry, son attirance mêlée de répulsion pour Dora, son amour raisonné pour son épouse, sa culpabilité tout en même temps que cette force puissante qui le pousse vers le mal, la fange... Les âmes sont dévoyées et dévorées par les tourments de la chair, mais endurent mille souffrances à n'y pas succomber et mille remords quand elles n'ont pas sur résister... En ce sens, le livre a un peu vieilli : l'adultère est devenue monnaie courante, ou plutôt, n'est probablement pas plus fréquent qu'autrefois, mais tout du moins, n'est plus caché et honteux, et nous vivons dans une société qui n'est plus du tout puritaine. Quand à la notion de péché et au repentir, l'effondrement du respect des religions en font des notions obsolètes, ou presque...
Un beau texte, bien que la structure de l'intrigue soit plutôt complexe. L'écriture est limpide, rigoureuse et très "visuelle" comme un scénario de film (Soldati était cinéaste) et l'auteur décrypte avec talent l'esprit et le coeur humain et ses contradictions et tourments. Il brosse avec précision les caractères des personnages, même ceux des personnages secondaires, dont nous ne saisissons toute la profondeur qu'en cours de lecture.
Publié en 1954, Les Lettres de Capri consacre Mario Soldati, qui s'affirme alors comme l'un des plus grands écrivains italiens du siècle. Ce chef-d'œuvre reçut le prestigieux prix Strega (le Goncourt italien).
Je remercie vivement Babelio qui m'a fait parvenir ce livre, et plus particulièrement Guillaume pour sa gentillesse et sa patience à attendre mon commentaire !
Extrait : "Quiconque s'est un jour retrouvé - et qui ne s'est pas retrouvé ? - face à l'infidélité d'une femme qu'il croyait fidèle, même s'il ne l'aimait pas fidèlement, sait qu'aux tortures de la jalousie, plus ou moins douloureuses selon les cas, se mêle une autre peine : la conscience de s'être trompé sur le compte d'une personne avec qui l'on a vécu, nuit et jour, pendant de longues années, la stupeur et l'humiliation de découvrir en un instant qu'elle est complètement différente de ce que l'on pensait, comme si l'on assistait, dans les courts instants de cette révélation, à une métamorphose cruelle qui s'accomplit sous nos yeux. Les traits mêmes de son visage, si familiers jusqu'à la seconde d'avant, son regard, ses mouvements, les formes de son corps, ses mains nerveuses, ses gestes, sa façon de marcher deviennent brusquement étrangers, nouveaux, mystérieux ; nous ne les connaissons pas, ils ne nous appartiennent plus. Nous nous disons : elle a souri à des joies que nous n'avons pas partagées : ses yeux ont contemplé - mais avec quelle expression ? nous l'ignorons - un autre homme ; ses mains ont caressé un autre corps, en vibrant d'une tendresse qui nous est inconnue et qui diffère de celle avec laquelle elles caressaient notre propre corps, car il s'agissait justement d'un autre corps, d'une autre réalité. Et au moment où nous ressentons tout cela, un moment déchirant, nous nous mettons, inconsciemment ou non, à éprouver pour cette femme un tout nouveau désir, tantôt étouffé sous notre vanité et nos préjugés, tantôt libre et irrésistible. Nous voulons aussitôt posséder la mystérieuse compagne de notre vie à travers cette nouvelle nature qui nous semble sa seule véritable nature : nous voulons la connaître sur le champs, jusqu'au bout, ainsi qu'elle nous apparaît, vaincre par un acte sexuel désespéré l'absurdité qui nous blesse."
30 janvier 2009
Un lieu incertain
Fred VARGAS

Dans cette nouvelle aventure, le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, mon pelleteux de nuages préféré, part à Londres pour trois jours de colloque, accompagné par son fidèle Danglard, paniqué à l'idée de passer sous la manche, et par le jeune et parfois simplet Estalère. C'est la découverte de chaussures (avec les pieds des anciens propriétaires encore dedans !) devant le cimetière de Highgate, haut lieu macabre de Londres depuis sa création, qui va conduire notre héros (mon héros préféré) jusqu'en Serbie. L'équipe d'Adamsberg aura bien du mal cette fois-ci à déjouer les tours des méchants, car elle affronte dans cette nouvelle histoire des vampires...
Je me suis une fois de plus laissée emportée par l'histoire de Fred Vargas, dont j'ai lu tous les romans (et tous aimés). J'adore l'univers créé par cet auteur (oui, je sais, c'est une femme, mais je n'arrive jamais à me résoudre à écrire le mot auteure, que je trouve trop moche, bien qu'accepté maintenant, pour plaire à ces dames qui se veulent les égales des messieurs...). J'aime ses personnages complexes et attachants, leurs manies, leur douce folie, ce qui les rend vraiment proches de nous, faillibles, en un mot humains. J'aime ce commissaire original qui vit dans les nuages et cherche son inspiration dans la marche et le dessin, j'aime Danglard et sa passion pour la bouteille, j'aime Rétancourt, sa rudesse et sa fidélité, j'aime même les méchants des histoires de Vargas, qui même s'ils sont très très méchants, gardent toujours une part, parfois infime, mais une part tout de même d'humanité.
Ce dernier roman est plus "violent", plus noir que les précédents, et à mon avis pas le meilleur, mais c'est toujours un plaisir immense d'ouvrir un Vargas, seul roman policier à mêler avec autant d'art et de réussite une noirceur totale, un suspense tenu jusqu'aux dernières pages et une poésie, un souffle d'air frais, une évasion romanesque, tout cela avec un style parfait !

Le blog des livres a aimé sa lecture, Cathulu avoue être une inconditionnelle.








































