06 décembre 2009
Robe de marié
Pierre LEMAITRE
Quatrième de couverture
Il n'y a qu'une seule maladie mentale : la famille.
Évidemment, je m'y attendais puisque j'en suis l'auteur mais... à ce point-là ! Quelle vision, c'est à peine croyable...
Son mari n'est plus que l'ombre de lui-même. Les vertèbres ont dû être salement touchées. Il doit maintenant peser dans les quarante-cinq kilos. Il est tassé dans son fauteuil, sa tête est maintenue à peu près droite par une minerve. Son regard est vitreux, son teint jaune comme un coing. Et il est tout à fait conscient. Pour un intellectuel, ça doit être terrible.
Quand on pense que ce type n'a pas trente ans, on est effaré... Quant à elle, elle pousse le fauteuil avec une abnégation admirable. Elle est calme, son regard est droit. Je trouve sa démarche un peu mécanique mais il faut comprendre : cette fille a de gros soucis...
En tout cas, elle ne tombe pas dans la vulgarité : pas d'attitude de bonne soeur ou d'infirmière martyre. Elle serre les dents et pousse le fauteuil, voilà tout. Elle doit pourtant réfléchir et se demander ce qu'elle va faire de ce légume.
Moi aussi d'ailleurs.
Prévoyez un week-end calme pour ouvrir ce livre. Envoyez vos enfants chez votre mère et votre homme à une compèt de rugby avec ses copains. Enfermez-vous chez vous, toute seule. Achetez-vous de la tisane et du chocolat. Gardez éventuellement le chat.
Et lisez ! Et flippez ! Car vous allez stresser, oui, avec ce thriller psychologique qui va vous tenir en haleine du début à la fin... Le titre déjà, pourquoi ce marié sans e, en robe, qu'on ne comprend qu'en cours de lecture et qui m'a donné envie d'ouvrir ce roman ?
Alors voilà, quelques mots, mais pas trop car je ne voudrais pas gâcher votre plaisir de lecture. Sophie est folle. Cest une jeune femme d'un milieu bourgeois, jolie, intelligente. Mais elle est folle. Elle a des absences, des oublis, des crises. Et quand elle se réveille, les cadavres autour d'elle baignent dans leur sang. Elle tue, mais sans en être consciente. Les morts s'accumulent dans son sillage -vous êtes toujours là ?-, sa belle-mère, son mari, l'enfant dont elle avait la garde...
Mais si Sophie est folle, elle a aussi en elle une force de vie incroyable qui va la pousser à se battre, à comprendre ce qu'il lui arrive, à tenter d'endiguer le flot de ces décès qu'elle ne maîtrise pas. Alors elle va fuir, mais aussi se mettre en danger, et avec le peu de lucidité qu'il lui reste, tenter de recoller un par un les morceaux de ses crises d'absence.
Un long chemin l'attend, semé de terreurs et d'embûches, que je vous laisse parcourir avec elle...
Cuné le qualifie de "délicieuse torture que l'on dévore en apnée", Ys termine son billet par ces mots "amateurs de terreur psychologique, ce roman est fait pour vous", pour Stephie, "une grande baffe de lecture", mais Cathulu n'a pas aimé du tout...
Le site de l'auteur.
02 décembre 2009
Cris
Laurent GAUDE
"Je meurs. Qui se souvient de moi ? Il aurait peut-être mieux valu mourir tout de suite. Je sens maintenant que le gaz a chassé tout l'air de mes poumons, je sens la mort inodore que je respire. Je ferme les yeux. Et je vois. je vois que je ne mourrai pas seul. je vois le siècle et c'est un avorton arraché du ventre de sa mère au forceps. Il est baigné de sang. Ils l'ont roué de coups. Je vois l'homme qui n'a plus de dents, plus de visage. Je vois l'homme qui pense être allé au bout de l'horreur mais qui connaîtra bientôt de nouveaux coups. Je vois le gaz qui rampe dans les campagnes. Je vois le grand siècle du progrès qui pète des nuages moutarde, je vois ce grand corps gras éructer des bombes et éventrer la terre de ses doigts. Le raz de marée qui m'emporte n'était qu'une vaguelette. Je meurs maintenant et cela me fait sourire car il m'est donné de voir, dans ces dernières hallucinations convulsées, les millions de souffrances auxquelles j'échappe."
Est-il besoin d'en dire tellement plus ? Une fois de plus, l'écriture de Laurent Gaudé m'a transportée et une fois de plus j'ai ressenti dans mes tripes ses mots, ses phrases. Dans ce petit livre, nous suivons les pas de Marius, Boris, Ripoli et quelques autres. Nous les suivons dans les tranchées, dans la boue, sous la pluie, dans le froid, avec la peur qui enserre le coeur, qui noue les boyaux, qui coupe les jambes et qui rend fou. Ce sont des poilus, des soldats de la première guerre cachés dans leur trous, à la merci des bombes de l'ennemi ou d'une attaque ordonnée par le haut commandement, mais surtout à la merci de la folie qui rode. L'horrible cri qui retentit dans la nuit dans le no man's land entre les deux fronts les glace d'effroi. Cri de "l'homme-cochon" qui résonne dans les têtes, voix des agonisants qui poursuivent même les permissionnaires, bruits de la guerre que ceux qui rentreront chez eux n'arriveront pourtant jamais à oublier...
En peu de mots, avec un style simple, presque épuré, Gaudé trace l'horreur de cette guerre d'usure, la peur, la folie. Un texte terriblement "visuel" et bouleversant.
26 novembre 2009
Nouveaux indiens
Jocelyn BONNERAVE
Présentation de l'éditeur
Nouveaux Indiens est une enquête qui change d'objet en cours de route. Sur fond de campagne présidentielle, un anthropologue français venu aux Etats-Unis étudier la vie de quelques musiciens est conduit à sortir de sa réserve scientifique lorsqu'il met au jour les turpitudes d'une drôle de bande : de jeunes artistes, des intellectuels bien en place, un chirurgien, et une clocharde qui porte au cou de jolies pierres d'ambre. On croisera aussi une violoncelliste un peu magicienne, un vieux bouddhiste irrépressiblement gourmand. Le Nouveau Monde a-t-il tant changé depuis les sauvages de la Renaissance ?
Ce livre me laisse perplexe et je suis incapable à ce jour de vous dire si je l'ai aimé ou pas, c'est un comble ! Je l'ai trouvé intéressant, innovant, dérangeant, questionnant... mais je n'ai pas accroché malgré tout. Pas de sympathie pour A., l'anthropologue que j'ai trouvé bien mou et se plaignant sans cesse (le jet lag a bon dos, à mon avis !). Pas non plus d'atomes crochus avec les autres personnages, et pas même de compassion pour cette Mary disparue qui va devenir le véritable sujet de recherche de A., un sujet qui le passionne bien plus que la musique expérimentale qu'il est censé étudier. J'ai trouvé le dénouement tiré par les cheveux et je n'ai pas du tout compris le lien de l'histoire avec les élections en toile de fond, bref, je l'ai lu sans déplaisir et mon esprit a été intéressé, mais mon coeur n'a pas aimé... La formule n'est pas du plus grand chic mais reflète pourtant bien ce que j'ai ressenti.
Les avis sont assez partagés également dans la blogosphère : Stephie n'a pas réussi à le terminer, Wictoria a été "dérangée par certains passages" mais a trouvé le roman intéressant, pour Papillon, c'est "un roman dense et surprenant pour lecteurs curieux", Sylire était "assez perplexe et pas vraiment convaincue" en refermant le livre, pour Lael "Nouveaux Indiens, est indéniablement le roman qui conjugue avec brio le romanesque et cette passionnante discipline qu'est l'anthropologie..." , Cathulu termine son billet par ces mots : "Un livre original et intelligent, sans être pédant" , Sassenach n'a pas aimé du tout, Lou a "trouvé ce roman intéressant et globalement agréable à lire", Thais n'a pas aimé et Levraoueg l'a lu "d’une traite et avec le sourire".
D'autres encore, surement, que je n'ai pas notés...
Un grand merci à Babelio et aux Editions du Seuil pour cet envoi.
14 novembre 2009
La muette
Chahdortt DJAVANN
" J'ai quinze ans, je m'appelle Fatemeh mais je n'aime pas mon prénom.
Je vais être pendue bientôt... "
Présentation de l'éditeur
L'amour fusionnel d'une adolescente pour sa tante muette, l'amour passionné de celle-ci pour un homme tournent au carnage dans l'Iran des mollahs. Chahdortt Djavann fait un récit court, incisif et dénué de tout artifice. Écrite dans un cahier, par une adolescente de 15 ans en prison, La Muette est une histoire qu on n'oublie pas.
Voici un petit livre effectivement poignant où l'on est confronté à l'horreur et à la violence et surtout au courage des femmes iraniennes face à la démence de l'intégrisme dans leur pays. A lire comme un témoignage (on peut se demander quelle est la part du roman et du vécu dans l'ouvrage) et à savourer tant l'écriture est délicate malgré la dureté du thème.
"J'ai quinze ans, je m'appelle Fatemeh, et je n'aime pas mon prénom. Dans notre quartier, tout le monde avait un surnom, le mien était «la nièce de la muette». La muette était ma tante paternelle. Je vais être pendue bientôt ; ma mère m'avait nommée Fatemeh parce que j'étais née le jour de la naissance de Mahomet, et comme j'étais une fille, elle m'avait donné le prénom de la fille du Prophète. Elle ne pensait pas qu'un jour je serais pendue ; moi non plus. J'ai supplié le jeune gardien de la prison pour qu'il m'apporte un cahier et un stylo, il a eu pitié de moi et exaucé le dernier souhait d'une condamnée. Je ne sais par où commencer. J'ai lu plusieurs fois le petit dictionnaire abandonné sur la corniche de la chambre où j'ai vécu plus d'un an. J'aimais apprendre ce que les mots signifiaient ; mais ne me rappelle pas tous les mots et leur sens. Je n'ai jamais rien écrit, à part quelques poèmes, une vingtaine, mais personne ne les a jamais lus. J'étais très bonne à l'école, mais j'ai dû la quitter à treize ans ; j'aurais bien aimé continuer et aller à l'université. Personne dans ma famille, ni d'ailleurs dans notre quartier, n'avait jamais mis les pieds dans une université. Où j'ai grandi, il n'y avait que la misère et la drogue, aucun destin n'échappait au malheur ; dans ce monde-là, la pauvreté écrase les hommes et les femmes, les rend misérables, méchants et laids : trop de misère fait que les gens ne sont même plus capables de rêver. Mon oncle, le frère de ma mère, était drôle, drogué et beau, il avait vingt-deux ans et rêvait encore, un peu trop peut-être. La muette aussi était belle, elle avait de grands yeux brillants et un visage rassurant pour une muette. Moi, je ne suis pas belle, mais je ne suis pas laide non plus ; maintenant, dans cette cellule, je dois l'être. Les trois premiers jours de mon interrogatoire furent les plus lents dans l'histoire de l'humanité, soixante-douze heures sans sommeil sous les coups de matraque. Brûlures indescriptibles. J'ai plusieurs dents brisées, le visage tuméfié, des côtes cassées et, lorsque je respire, mon corps me fait mal. Je prends seulement maintenant conscience que je vais être pendue ; attendre jour et nuit la mort dans cette cellule étroite et entièrement vide est au-dessus de mes forces. Penser à la muette, l'imaginer à mes côtés, m'aide à ne pas devenir folle, à supporter la douleur, la peur. J'écris pour que quelqu'un se souvienne de la muette et de moi, parce que mourir comme ça, sans rien, m'effrayait. Peut-être qu'un jour quelqu'un lira ce cahier. Peut-être qu'un jour quelqu'un me comprendra. Je ne demande pas à être approuvée, seulement comprise."
Amanda a moyennement aimé. Un bel article de Léthée dans Le Magazine des livres, Leiloona se demande "comment rester insensible face à une telle oeuvre", Roudoudou a aimé sa lecture.
10 novembre 2009
La dérisoire effervescence des comprimés
Marie a mal. Marie en a assez. Elle ne supporte plus d'être allongée sur ce lit, liée à tous ces tubes, piquée de toutes parts. Elle ne veut plus voir les médecins qui prennent l'air sérieux et pressé, ni les infirmières, gentilles et douces, mais qui ne peuvent rien faire pour la soulager. Marie voudrait mourir.
Au début, elle y croyait. Elle pensait qu'elle allait s'en sortir, que ce serait une affaire de quelques semaines, et puis au revoir l'hôpital ! Avec les progrès de la médecine, l'évolution des nouvelles technologies médicamenteuses, la Science, avec un grand S, elle n'avait pas de soucis à se faire : ils trouveraient ce qu'elle avait, et la guériraient, c'était certain... On faisait maintenant des miracles !
Et puis le temps avait passé, lentement, tellement lentement. Les jours mornes et blancs s'étaient succédés, étaient devenus des semaines, et les semaines des mois... Tout le monde la rassurait, une petite complication, rien du tout, nous maîtrisons parfaitement l'infection, ne vous inquiétez pas, vous serez bientôt sur pieds, et elle y croyait, oh oui, elle s'accrochait à ces paroles comme à une bouée de sauvetage, et les buvait et s'en repaissait ensuite la nuit, quand la douleur la réveillait, quand elle se retrouvait seule face à ses démons, à ses peurs, seule face à la maladie...
Et puis, imperceptiblement, elle avait changé. Elle n'était plus aussi vaillante, physiquement, bien sûr, mais surtout, dans la tête. Elle n'avait plus de ressort, plus d'énergie, elle était fatiguée, tellement fatiguée. Elle avait mal, tellement mal. Elle n'en pouvait plus de cette douleur qui la broyait, la tenaillait, qui se jouait d'elle comme d'un pantin, et la laissait inerte, vide, presque morte déjà. Et elle s'était mise à détester tout le monde, et tous les objets qui l'entouraient. Elle ne pouvait plus entendre sans frémir les bips continus des appareils de contrôle sur lesquels on l'avait branchée en permanence... Le glouglou des perfusions résonnait dans sa tête, la rendait folle alors qu'autrefois il la calmait, la rassurait. Tous ces médicaments qu'on lui administrait... toutes ces drogues... pour quoi ? Pour rien... Dérisoire effervescence des comprimés qu'elle avalait sans plus croire maintenant à leur efficacité... Elle n'était plus qu'une pauvre chose reliée à des machines...
Marie voudrait mourir. Quelqu'un l'aime-t'il assez pour l'aider ?
04 novembre 2009
Un peu, beaucoup, pas du tout
Alice MUNRO
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Ce sont des histoires de femmes. Des femmes comme vous et moi, avec leur vie, parfois simple, parfois gaie, parfois compliquée. Des femmes avec des maris et des enfants. Quelques femmes seules aussi. Ce sont des histoires simples, des tranches de vie, des histoires d'amour ou de trahison. Mais dans lesquelles la maladie tient une place prépondérante, dans lesquelles la mort rode...
Alors on est un peu mal à l'aise, en lisant ce livre, que j'ai pourtant bien aimé. Le style d'Alice Munro est très agréable et se lit facilement, mais le destin pèse si lourd sur les épaules de tous ses personnages que cela pèse un peu sur nous aussi.
C'est un livre intéressant, mais à ne pas lire en cas de cafard, car malgré soi, parfois, on s'identifie, on compare, et tout ça n'est pas très gai...
Un grand merci à Antigone pour ce livre voyageur. Bel Gazou
a un "petit avis froissé" et Martine n'a pas accroché non plus.
24 octobre 2009
Corps étranger
Didier van CAUWELAERT
Quatrième de couverture
Peut-on changer de vie par amour, devenir quelqu'un de neuf sous une autre identité, sans sacrifier pour autant son existence habituelle ? C'est ce que va oser Frédéric. A dix-huit ans, il avait publié sous le nom de Richard Glen un roman passé inaperçu, puis il avait renoncé à l'écriture ; il avait conquis Paris d'une autre manière... Mais, un jour, une jeune étudiante de Bruges envoie une lettre à ce pseudonyme oublié, à cette part de lui-même en sommeil depuis plus de vingt ans. De tentations inconnues en bonheurs d'imposture. il va s'inventer dans les yeux de Karine un autre passé, un autre présent, rendre Richard Glen de plus en plus réel, de plus en plus vivant... Mais combien de temps deux personnalités peuvent-elles se partager un corps ? Avec son humour et sa tendresse implacable, le romancier d'Un aller simple, prix Goncourt 1994, nous entraîne dans un récit poignant qui explore le rêve secret de beaucoup d'entre nous.
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Un coup de coeur pour ce livre dévoré d'une traite, que j'ai trouvé tout à la fois plein d'humour, très poétique, triste et qui m'a beaucoup émue... Rêves, destin, espoirs, désespoir aussi, tout est là, dans une belle écriture fluide que l'on lit avec plaisir... L'amour pour la femme aimée défunte entraîne le narrateur à changer de vie, ou plutôt à reprendre cette part de lui-même qu'il avait au fil des ans laissée s'étioler jusqu'à la faire disparaître, jusqu'à devenir étranger à lui-même. Le hasard d'une lettre d'admiratrice reçue le fait se retourner sur ce qu'il a construit, sur ce qu'il est devenu, sur ce qu'il a fait de ses années passées et comprendre enfin à quel point il a changé et pourquoi il a de ce fait perdu la femme de sa vie avant qu'elle ne meure réellement. Un personnage attachant bien que tourmenté et compliqué, qui essaye de se dissocier de lui-même pour mieux se retrouver et arrivera ainsi à renouer avec son âme et retrouver l'amour.
C'est une bien jolie histoire, avec une bien horrible fin, que je ne vous raconte pas, évidemment ! J'ai été fâchée contre l'auteur aux dernières pages... Tout de même, Monsieur Van Cauwelaert, vous êtes dur avec vos personnages et Frédéric ne me semble pas mériter ce que vous lui faites subir ! Mais peut-être en est-il ainsi de la vie et cela devrait nous pousser tous à savourer chaque moment de notre existence de notre mieux, en restant fidèle à nous-mêmes, à nos idéaux, à nos aspirations de jeunesse...
Une belle lecture !
26 septembre 2009
Mangez-le si vous voulez
Jean TEULE
Présentation de l'éditeur
Nul n'est à l abri de l abominable. Nous sommes tous capables du pire ! Le mardi 16 août 1870, Alain de Monéys, jeune périgourdin, sort du domicile de ses parents pour se rendre à la foire de Hautefaye, le village voisin. C'est un jeune homme plaisant, aimable et intelligent. Il compte acheter une génisse pour une voisine indigente et trouver un couvreur pour réparer le toit de la grange d'un voisin sans ressources. Il veut également profiter de l'occasion pour promouvoir son projet d'assainissement des marais de la région.
Il arrive à quatorze heures à l'entrée de la foire. Deux heures plus tard, la foule devenue folle l'aura lynché, torturé, brûlé vif et même mangé. Comment une telle horreur est-elle possible ? Comment une population paisible (certes angoissée par la guerre contre l'Allemagne et sous la menace d'une sécheresse exceptionnelle) peut-elle être saisie en quelques minutes par une telle frénésie barbare ? Au prétexte d'une phrase mal comprise et d'une accusation d'espionnage totalement infondée, six cents personnes tout à fait ordinaires vont pendant deux heures se livrer aux pires atrocités. Rares sont celles qui tenteront de s'interposer. Le curé et quelques amis du jeune homme s'efforceront d'arracher la malheureuse victime des mains de ces furieux et seule Anna, une jeune fille amoureuse, risquera sa vie pour le sauver.
Incapable de condamner six cents personnes d un coup, la justice ne poursuivra qu une vingtaine de meneurs. Quatre seront condamnés à mort, les autres seront envoyés aux travaux forcés. Au lendemain de ce crime abominable, les participants hébétés n'auront qu'une seule réponse : « Je ne sais pas ce qui m'a pris. »
Avec une précision redoutable, Jean Teulé a reconstitué chaque étape de cet atroce chemin de croix qui constitue l'une des anecdotes les plus honteuses de l'Histoire du XIXe siècle en France.
Un chemin de croix, c'est bien ce que j'ai ressenti à la lecture de ce livre, fort heureusement assez court, et accentué encore par les plans du village de Hautefaye figurant en début de chaque chapitre et montrant le chemin du calvaire de Alain de Monéys. Un livre à ne pas mettre entre les mains des coeurs sensibles, car Jean Teulé, dont la verve n'est plus à démontrer, accentue encore le coté sordide et hallucinant de cette histoire vraie par son style direct et cru. Personnellement, j'adoOOOOre, mais je comprends que cela puisse en rebuter plus d'un... d'autant plus que l'auteur en rajoute un peu par des détails qui à mon avis ne font pas partie des sources historiques (d'ailleurs il ne s'en cache pas, c'est un roman qu'il nous propose et non un récit historique).
Plus que l'histoire elle-même, pourtant particulièrement ignoble et explicitée avec force descriptions et détails un peu gores, ce qui m'a marqué est le fait qu'un tel évènement pourrait très bien se dérouler aujourd'hui, ici et maintenant. Je suis agoraphobe et ne supporte pas de me retrouver perdue et coincée dans une foule, même si elle reste relativement calme, car j'ai à chaque fois comme l'impression que cette foule pourrait devenir une entité à part entière, une chose monstrueuse comme dans ce livre, capable de faire du mal, capable du pire. Dans la foule, les personnalités s'effacent au profit d'une non-reflexionnon-reflexion commune, on dirait que les gens ne raisonnent plus par eux-mêmes, chacun se laisse porter par le voisin, sans plus faire acte de discernement ni d'intelligence. Des gens normaux, comme vous et moi, des gens heureux ou tout du moins sans grands malheurs vont devenir fous sans s'en rendre compte, et plus tard, imbibés du sang de la haine qu'ils auront ressentie et du sang de l'innocent qu'ils auront torturé, ces mêmes gens ne se souviendront même pas comment tout cela a pu commencer, comment c'est arrivé, et surtout comment eux ont pu en arriver à de telles extrémités...
Beaucoup d'exemples de cette folie peuvent être trouvés dans l'histoire... Chaque foule galvanisée, chaque foule menée par un homme ou par un mouvement interne venu d'on ne sait où peut devenir une foule vengeresse et mortelle. Ça fait froid dans le dos...
Un grand merci à Leiloona pour le prêt de ce livre que je voulais dévorer en urgence (si vous me passez le jeu de mot plutôt limite vu le thème du bouquin...).
Une vidéo de Jean Teulé interrogé par Ruquier.
Des avis d'autres lecteurs sur BOB (trop bien d'avoir tous les liens d'un coup, ce site est une merveille, bravo à la Bob Team !).
28 août 2009
Jour de fête à l'hospice
John UPDIKE
C'est l'été et les pensionnaires de cet hospice américain s'affairent depuis le matin pour préparer la fête annuelle et la vente de charité. Mais l'orage qui menace n'est pas la seule ombre au tableau de cette journée qui pourtant devrait être considérée par tous comme un jour de gaieté et de contacts avec les habitants des villages voisins ou des familles.
La tension monte dans les esprits aussi bien que dans le ciel, les inimitiés s'exacerbent, les chicaneries augmentent, les rancoeurs se creusent un peu plus, les esprits s'exaltent...
Le nouveau directeur de l'hospice, peu doué pour les contacts avec ses pensionnaires et donc très mal aimé va faire les frais de cette ambiance électrique. Les personnes âgées, de vénérables vieillards, deviennent des sales gosses mal élevés, dont les blagues dépassent les limites autorisées habituellement. La journée tourne bientôt au cauchemar, non à cause du ciel puisqu'une fois l'averse passée, le beau temps est de nouveau présent, mais parce que tous deviennent comme fous...
Je n'ai pas aimé lire ce livre, mais l'ai cependant trouvé très intéressant. Je m'attendais à une sorte de polar sur fond de gérontologie et j'ai été déstabilisée par les événements qui s'accumulent tout au long du roman, comme par les personnalités des protagonistes, et les extrémités auxquelles elles se livrent au cour de cette journée infernale. Bon, j'avoue, les personnes âgées, j'ai du mal, aussi bien en littérature que dans la vie de tout les jours. La vieillesse m'oppresse, et même si je reconnais qu'on apprend énormément au contact des générations précédentes, que leur expérience, leurs vies peuvent être passionnantes à écouter, j'ai comme l'impression de me retrouver face à moi-même : moi dans 50 ans, et ça, gloups, ça ne passe pas, ça me stresse, ça m'angoisse... Bien sûr que je vais vieillir, comme tous, mais je ne suis pas prête encore à accepter cette décrépitude du corps et de l'esprit (vraiment très présente dans le roman), cette petitesse de l'âme qui va de pair avec un rapetissement de la personne, ces mesquineries, ces méchancetés gratuites, ces bassesses, ces lâchetés... Je serai comme cela, moi, plus tard ? Horreur ! Donc, j'ai eu un mal fou avec cette lecture... mais je dois reconnaître néanmoins la force de ce roman : nous y sommes vraiment, à l'hospice, et tout paraît si réel, si crédible... Je n'ai juste jamais reconnu "l’irrésistible tendresse humaine qui parcourt tout le livre" lue dans un article. Pour moi, vieillir, c'est moche, physiquement comme moralement et j'ai trouvé les personnages bien plus méchants que tendres.
Cathulu n'a pas du tout accroché à cette lecture, au contraire de Tamara qui a trouvé ce roman intéressant.
Jour de fête à l'hospice TrivulsioTrivulsio à Milan - Huile de Angelo Morbelli - 1892 - Musée d'Orsay
Merci au Blog-o-book et aux éditions Robert Laffont pour l'envoi de ce livre.
22 juin 2009
Bonne nuit, doux prince
Pierre CHARRAS
"Je le voyais s'éloigner, la nuque maigre, le crâne chauve, les épaules effondrées. Je n'ai pas bougé. J'aurais dû l'appeler, le serrer dans mes bras, lui dire que j'étais heureux qu'il me fasse cadeau, pour me faciliter la vie de tous les jours, des objets qui lui avaient permis d'être lui. Mais je n'ai pas bougé, je n'ai rien dit. C'est aujourd'hui, tant d'années après, que je voudrais le rattraper et le prendre contre moi. Je sais bien qu'il est trop tard, mais j'y reviens sans arrêt. Comme un cul-de-jatte qui a mal aux jambes, j'ai mal à mon père. C'est ça au fond notre histoire. Des gestes qui n'ont pas eu lieu. Des mots que j'ai négligé de dire. Des élans d'amour aujourd'hui périmés qui m'étouffent. Je n'en finis pas d'établir le catalogue des occasions manquées."
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Pierre Charras ressuscite son père décédé, lui parle comme il n'a pas pu ou pas su le faire lorsque celui-ci était encore près de lui et nous livre dans cet ouvrage un brillant témoignage d'amour filial, servi par une écriture simple et juste. Nostalgie du temps passé, des moments fugitifs de bonheur en commun, regret des paroles non dites, ou de celles qui ont fusé trop rapidement et ont blessé, mésentente et rancoeurs parfois... l'auteur nous emmène dans son enfance à la rencontre de ce père silencieux et imposant, il nous promène dans les méandres des relations familiales et de leurs secrets, et nous ressortons de ce livre émus, très émus par ce cri d'amour qui malheureusement arrive bien tard et ne pourra plus combler le vide et l'absence de ce père méconnu et malgré tout tant aimé.
Un très beau livre ! Merci Odile, pour ce prêt qui m'a permis de découvrir cet auteur. Antigone est "restée un peu en retrait de cette lecture", bien qu'elle ait aimé.
La dédicace de l'auteur trouvée sur Passion du Livre :
"Bonne nuit, doux prince est mon treizième roman et, en même temps, le premier ou le seul que je voulais faire sur mon père, parce que mon père est mort il y a vingt-six ans et que, depuis, je suis inconsolable. Ce livre est la stèle que j'élève pour mon père. Jusque-là, il est partout dans mes livres - c'est le treizième... Il a toujours été présent, mais il est présent par morceaux, par extraits. Ce sont des petites guerres, ramassées comme ça... Et là, il s'agit d'une véritable stèle, un monument. Du moins, je l'espère... C'est ce qu'ai voulu faire, c'est ce que j'ai essayé. Ce treizième livre est l'accomplissement d'un désir que j'avais dès le premier, qui était de rendre hommage à mon père et de lui dire : «tu étais bien ; je ne te l'ai jamais dit, mais tu étais bien. Et tu étais, comme je le dis dans le titre, un prince, alors que tu étais un pauvre prolo, bien sûr, fauché et ignorant». Mais quand même, il avait une sorte de noblesse du coeur que j'ai essayée de peindre, avec mes souvenirs qui sont de plus en plus rares, de plus en plus solides et douloureux. J'espère que ces explications ont été suffisantes et ont donné envie à mes lecteurs éventuels, à mes lecteurs potentiels, possibles, souhaitables, souhaités, d'avoir du plaisir. Moi, j'ai eu beaucoup de plaisir à le faire, mais j'ai imaginé du plaisir à le lire. C'est du plaisir pour les autres, pas pour moi. Mais je l'ai fait dans le but de donner du plaisir et de donner envie à mes lecteurs de dire : «bonne nuit, doux prince» à leur papa, si leur papa est encore là."
"Je voudrais que mon récit fût une ballade. Non pour jouer sur les mots car il ne s'est jamais baladé, au cours de ses périples, il n'a jamais flâné ; il remontait une piste mystérieuse qui le conduisait à son point de départ ; il s'imposait ce devoir par tous les temps et quel que soit son degré de fatigue, comme d'autres vont à la première messe du matin. Non, je voudrais que ce qui précède fût une ballade car nous en serions maintenant à l'envoi : Prince..., écrirais-je pour m'adresser à lui. Et ce mot est si juste. Il lui va si bien."
"Prince...J'aurais voulu tout décrire de toi. J'aurais voulu faire des jaloux. J'aurais voulu que tout le monde sache la chance que j'ai eue."










































