02 décembre 2009
Cris
Laurent GAUDE
"Je meurs. Qui se souvient de moi ? Il aurait peut-être mieux valu mourir tout de suite. Je sens maintenant que le gaz a chassé tout l'air de mes poumons, je sens la mort inodore que je respire. Je ferme les yeux. Et je vois. je vois que je ne mourrai pas seul. je vois le siècle et c'est un avorton arraché du ventre de sa mère au forceps. Il est baigné de sang. Ils l'ont roué de coups. Je vois l'homme qui n'a plus de dents, plus de visage. Je vois l'homme qui pense être allé au bout de l'horreur mais qui connaîtra bientôt de nouveaux coups. Je vois le gaz qui rampe dans les campagnes. Je vois le grand siècle du progrès qui pète des nuages moutarde, je vois ce grand corps gras éructer des bombes et éventrer la terre de ses doigts. Le raz de marée qui m'emporte n'était qu'une vaguelette. Je meurs maintenant et cela me fait sourire car il m'est donné de voir, dans ces dernières hallucinations convulsées, les millions de souffrances auxquelles j'échappe."
Est-il besoin d'en dire tellement plus ? Une fois de plus, l'écriture de Laurent Gaudé m'a transportée et une fois de plus j'ai ressenti dans mes tripes ses mots, ses phrases. Dans ce petit livre, nous suivons les pas de Marius, Boris, Ripoli et quelques autres. Nous les suivons dans les tranchées, dans la boue, sous la pluie, dans le froid, avec la peur qui enserre le coeur, qui noue les boyaux, qui coupe les jambes et qui rend fou. Ce sont des poilus, des soldats de la première guerre cachés dans leur trous, à la merci des bombes de l'ennemi ou d'une attaque ordonnée par le haut commandement, mais surtout à la merci de la folie qui rode. L'horrible cri qui retentit dans la nuit dans le no man's land entre les deux fronts les glace d'effroi. Cri de "l'homme-cochon" qui résonne dans les têtes, voix des agonisants qui poursuivent même les permissionnaires, bruits de la guerre que ceux qui rentreront chez eux n'arriveront pourtant jamais à oublier...
En peu de mots, avec un style simple, presque épuré, Gaudé trace l'horreur de cette guerre d'usure, la peur, la folie. Un texte terriblement "visuel" et bouleversant.
16 novembre 2009
La chorale des maîtres bouchers
Louise ERDRICH
Quatrième de couverture
1918. De retour du front, Fidelis Waldvogel, un jeune soldat allemand, tente sa chance en Amérique. Avec pour seul bagage une valise pleine de couteaux et de saucisses, il s'arrête à Argus, dans le Dakota du Nord où, bientôt rejoint par sa femme et son fils, il décide d'ouvrir une boucherie et de fonder une chorale, en souvenir de celle des maîtres bouchers où chantait son père.
Des années 1920 aux années 1950, entre l'Europe et l'Amérique, ce roman à la fois épique et intime retrace le destin d'une famille confrontée au tumulte du monde.
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Un livre qui se lit d'une traite mais que je trouve difficile à résumer. On n'y parle pas de guerre, ou si peu, mais plutôt des marques que la guerre laissera dans les coeurs et les âmes, des gens aimés qu'elle prendra. On n'y parle pas tant que ça de chorale, mais bien du partage que des hommes trouvent dans le chant, du réconfort que leur apporte le fait d'être ensemble et de laisser s'élever leur voix. On n'y parle pas non plus énormément de boucherie, mais l'odeur du sang reste présente tout au long du livre, et la propreté qu'il faut maintenir malgré tout, ainsi que les couteaux qui servent à tuer les animaux...
Non, on y parle surtout d'amitié, et d'amour. Banal, pensez-vous ! Oui. Et non. Parce que le style est superbe et qu'on se laisse porter. Parce que l'amitié et l'amour ne sont jamais aussi simples qu'on le croit et qu'au fil du temps on découvre parfois des secrets enfouis, ou bien ce qu'on se cachait à soi-même. Parce que cela se passe en Amérique et que la famille dont il est question vient d'Allemagne. Parce que, on le découvre assez vite, ce n'est pas le boucher le héros de l'histoire, mais une femme. Parce que dans ce livre, les petites choses de la vie de tous les jours sont décrites avec minutie, et poésie tout en même temps, et qu'on comprend que ce sont dans ces détails infimes, dans ces gestes répétés, dans l'attention portée aux autres que se niche le bonheur, qu'on peut tirer de la joie. Parce qu'il ne faut pas se fier aux apparences et cataloguer les gens sur leur mauvaise mine ou leur réputation. Et pour plein d'autres raisons encore...
Alors je me tais, et vous dis simplement : lisez ce livre ! vous passerez un vraiment bon moment.
Wictoria a trouvé ce livre magnifique, Aifelle le recommande chaudement, "un grand bonheur" pour Keisha, mais Théoma n'a pas trop aimé et c'était une lecture "un peu mitigée" pour Sassenach . Sylire a trouvé que c'était une "fresque familiale passionnante", Kathel recommande ce livre "sans réserves", Papillon l'avait lu il y a 3 ans et avait beaucoup aimé ; pour Solenn, c'est "une fresque captivante" et les avis de La biblio du dolmen, Les mots de Pascale, et d'autres lecteurs chez BOB.
Un grand merci à Chez les Filles et au Livre de Poche pour cette lecture !
14 novembre 2009
La muette
Chahdortt DJAVANN
" J'ai quinze ans, je m'appelle Fatemeh mais je n'aime pas mon prénom.
Je vais être pendue bientôt... "
Présentation de l'éditeur
L'amour fusionnel d'une adolescente pour sa tante muette, l'amour passionné de celle-ci pour un homme tournent au carnage dans l'Iran des mollahs. Chahdortt Djavann fait un récit court, incisif et dénué de tout artifice. Écrite dans un cahier, par une adolescente de 15 ans en prison, La Muette est une histoire qu on n'oublie pas.
Voici un petit livre effectivement poignant où l'on est confronté à l'horreur et à la violence et surtout au courage des femmes iraniennes face à la démence de l'intégrisme dans leur pays. A lire comme un témoignage (on peut se demander quelle est la part du roman et du vécu dans l'ouvrage) et à savourer tant l'écriture est délicate malgré la dureté du thème.
"J'ai quinze ans, je m'appelle Fatemeh, et je n'aime pas mon prénom. Dans notre quartier, tout le monde avait un surnom, le mien était «la nièce de la muette». La muette était ma tante paternelle. Je vais être pendue bientôt ; ma mère m'avait nommée Fatemeh parce que j'étais née le jour de la naissance de Mahomet, et comme j'étais une fille, elle m'avait donné le prénom de la fille du Prophète. Elle ne pensait pas qu'un jour je serais pendue ; moi non plus. J'ai supplié le jeune gardien de la prison pour qu'il m'apporte un cahier et un stylo, il a eu pitié de moi et exaucé le dernier souhait d'une condamnée. Je ne sais par où commencer. J'ai lu plusieurs fois le petit dictionnaire abandonné sur la corniche de la chambre où j'ai vécu plus d'un an. J'aimais apprendre ce que les mots signifiaient ; mais ne me rappelle pas tous les mots et leur sens. Je n'ai jamais rien écrit, à part quelques poèmes, une vingtaine, mais personne ne les a jamais lus. J'étais très bonne à l'école, mais j'ai dû la quitter à treize ans ; j'aurais bien aimé continuer et aller à l'université. Personne dans ma famille, ni d'ailleurs dans notre quartier, n'avait jamais mis les pieds dans une université. Où j'ai grandi, il n'y avait que la misère et la drogue, aucun destin n'échappait au malheur ; dans ce monde-là, la pauvreté écrase les hommes et les femmes, les rend misérables, méchants et laids : trop de misère fait que les gens ne sont même plus capables de rêver. Mon oncle, le frère de ma mère, était drôle, drogué et beau, il avait vingt-deux ans et rêvait encore, un peu trop peut-être. La muette aussi était belle, elle avait de grands yeux brillants et un visage rassurant pour une muette. Moi, je ne suis pas belle, mais je ne suis pas laide non plus ; maintenant, dans cette cellule, je dois l'être. Les trois premiers jours de mon interrogatoire furent les plus lents dans l'histoire de l'humanité, soixante-douze heures sans sommeil sous les coups de matraque. Brûlures indescriptibles. J'ai plusieurs dents brisées, le visage tuméfié, des côtes cassées et, lorsque je respire, mon corps me fait mal. Je prends seulement maintenant conscience que je vais être pendue ; attendre jour et nuit la mort dans cette cellule étroite et entièrement vide est au-dessus de mes forces. Penser à la muette, l'imaginer à mes côtés, m'aide à ne pas devenir folle, à supporter la douleur, la peur. J'écris pour que quelqu'un se souvienne de la muette et de moi, parce que mourir comme ça, sans rien, m'effrayait. Peut-être qu'un jour quelqu'un lira ce cahier. Peut-être qu'un jour quelqu'un me comprendra. Je ne demande pas à être approuvée, seulement comprise."
Amanda a moyennement aimé. Un bel article de Léthée dans Le Magazine des livres, Leiloona se demande "comment rester insensible face à une telle oeuvre", Roudoudou a aimé sa lecture.
06 septembre 2009
Cochon d'allemand
Knud ROMER
Présentation de l'éditeur :
Que signifie être allemande dans une petite ville danoise, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Que ressent-on quand on se fait traiter de «cochon d'Allemand» à chaque récréation ? Quand on est témoin de l'ostracisme permanent à l'égard de sa mère ? Pour avoir été ce «cochon d'Allemand» à Nykobing Falster où il est né en 1960, Knud ROMER le sait. À partir de ses souvenirs, il compose un récit déchirant sur l'enfance réduite malgré elle à se fondre dans un conformisme de survie. En évoquant sa famille, l'auteur dresse une galerie de portraits pathétiques et nous fait remonter dans le temps : le roman autobiographique se transforme en une fresque historique, celle du Danemark et de l'Allemagne au cours du XXe siècle. Lauréat en 2006 de nombreux prix, Cochon d'Allemand dépeint dans un style dense et enlevé une époque teintée de rancoeur et de culpabilité.
Repéré sur les blogs des uns et des autres, ce petit livre me tentait énormément et je remercie de tout coeur
Antigone de l'avoir fait voyager jusqu'à moi (par contre, Antigone, impossible de mettre la main souris sur ton billet sur ton blog, tu pourras rajouter le lien...).
J'ai cependant été très déçue par ce roman, que j'ai trouvé un peu ennuyeux et un peu pontifiant. Je n'ai pas du tout ressenti d'émotion au cours de ma lecture et surtout, j'ai eu un mal fou à me faire au style de l'auteur. J'ai trouvé que tout était un peu en fouillis et j'aurais peut-être plus apprécié si chaque personnage (pourtant aux caractères fort intéressants) avait eu un ou plusieurs chapitres pour lui tout seul, plutôt que de passer de l'un à l'autre et de me sentir un peu perdue... Idem pour la chronologie, j'étais désemparée dans ma lecture par les aller-retours entre les dates, les périodes, les lieux... De plus, est-ce parce que je suis germaniste, mais les dialogues notés en allemand et traduits juste après en français m'ont énervée... et j'ai trouvé qu'ils alourdissaient l'ensemble. Une déception, donc, bien que je sois consciente que la vie de ce petit garçon tiraillé entre deux pays et deux modes de vie, soumis au racisme ambiant et aux fluctuations d'humeur de sa maman soit poignante et bien triste.
«Nykobing Falster est une ville si petite qu'elle se termine avant même d'avoir commencé. Quand on est dedans, on ne peut pas en sortir, et quand on est dehors, on ne peut pas y entrer. Dans les deux cas, on se retrouve du mauvais côté, et la seule preuve de son existence est l'odeur qui imprègne les vêtements : en été ça sent les engrais, en hiver la betterave à sucre. C'est à cet endroit que je naquis en 1960, et c'était la façon la plus sûre de ne pas exister du tout.»
«Nous vivions dans la solitude, séparés du monde entier, mes parents n'avaient pas d'amis, pas de connaissances, ne fréquentaient personne. [...] les autres avaient coupé la branche que nous constituions. Aussitôt je me les imaginai en train de manier la hache, je vis le sol jonché de nos corps démembrés - une cruauté qui me semblait incompréhensible. »
Beaucoup d'entre vous l'ont déjà lu, dont certains il y a fort longtemps : Bernard du Blog des livres l'a lu et est revenu "heureux d'avoir effectué la traversée", Sébastien avait également beaucoup apprécié sa lecture, IncoldblogIncoldblog aurait "aimé que le roman se concentre totalement sur Hilde", Malice trouve que c'est un "livre dur fort", Fashion pense qu'"Au final, il s'agit d'une véritable déclaration d'amour pour sa mère et sa grand-mère maternelle", Florinette qualifie ce récit d'"extrêmement touchant", Gambadou a "eu plus de mal avec le style", pour Cathulu, ce fut "un vrai coup de coeur", cette lecture a laissé à Chiffonette un "sentiment mitigé", Lily trouve que l'auteur a "beaucoup beaucoup de talent".
D'autres lecteurs sur BOB.
30 mai 2009
Les cinq quartiers de l'orange
Joanne HARRIS

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Quatrième de couverture
Lorsque Framboise Simon revient dans le village de son enfance au bord de la Loire, personne ne reconnaît la scandaleuse Mirabelle Dartigen, tenue pour responsable de l'exécution de onze villageois pendant l'occupation allemande, cinquante ans auparavant. Framboise ouvre une auberge qui, grâce aux délicieuses recettes de sa mère, retient l'attention des critiques, mais suscite les jalousies de sa famille. Le carnet de recettes de Mirabelle recèle des secrets qui donneront à Framboise la clé de ces années sombres. Peu à peu, elle découvrira la véritable personnalité de sa mère, parfois si tendre, maternelle et sensuelle, subitement cruelle et tourmentée. En temps de guerre, les jeux d'enfants et les histoires d'amour ne sont pas toujours innocents. Leurs conséquences peuvent même être tragiques.
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Voilà un livre bien prenant, que j'ai beaucoup, beaucoup aimé. Mais que je ne veux pas vous résumer plus que ce qu'en dit la quatrième de couverture pour vous obliger à vous y plonger et à vous laisser bercer par cette belle histoire...
On y trouve de la poésie, de l'humour, des secrets, des intrigues et du suspense, de vieilles haines qui ressurgissent, du courage, de la volonté, du désespoir, de l'amour, des rires d'enfants, des odeurs de campagne et la sensation du vent dans les cheveux, des effluves de nourriture qui font saliver... L'intrigue se déroule avec art, et j'ai été tenue en haleine jusqu'au bout pour découvrir le secret de Framboise et de cette famille pour le moins originale. Le style est une pure merveille, on rit, on sourit, on a peur, on se remémore son enfance, des sensations reviennent qu'on croyait enfouies, bref, on se régale !
Laissez-vous tenter par cette orange et dévorez-la vite !
Clochette l'a lu et a beaucoup aimé, de même que Lily (qui a écrit un billet superbe avec plein d'extraits) et Katell .
28 mai 2009
Persepolis
Marjane SATRAPI
Beaucoup d'entre vous ont déjà lu cette bande dessinée, ou vu le film du même nom, mon résumé sera donc succinct !
Marjane, l'auteur, puisque cette histoire est totalement autobiographique, est née en Iran en 1970. Elle a grandi sous le régime du Chah, puis connu avec ses parents la révolution islamique, de même que les répressions politiques, culturelles et religieuses. Fort heureusement pour elle, ses parents sont issus d'un milieu aisé et surtout cultivé et ouvert au monde extérieur et, dès son plus jeune âge, Marjane a pu, tout en devant supporter le poids quotidien de la vie dans ce pays ravagé par la guerre et par la stupidité de la loi islamique, grandir en s'ouvrant l'esprit, en gardant une autonomie de pensée, du recul sur les évènements et en ayant la capacité de détourner le drame de chaque jour avec humour (et rébellion tout de même !).
Elle aura la chance d'émigrer en Autriche, y vivra des galères, avant de revenir au pays puis d'en repartir définitivement pour vivre enfin une vie libre.
J'avais absolument adoré le film, de toute beauté à tous les niveaux, drôle, émouvant, poignant, faisant réfléchir... J'ai eu plus de mal avec la BD, non pas sur le fond, qui est le même et reste vraiment passionnant, mais sur le graphisme et l'écriture que j'ai trouvé très fatiguants à lire. Cela reste malgré tout une belle lecture, que je vous conseille si vous ne vous y êtes pas encore plongé.
Quand au film, si vous ne l'avez pas vu, éteignez tout de suite votre ordinateur et courrez vite au vidéo club le plus proche pour le louer, c'est une petite merveille !
Voir sur Allociné la page du film.
18 mai 2009
Expiation
Ian Mc EWAN
Briony est une petite fille anglaise de treize ans qui, en cet été torrible de 1935, a trouvé sa vocation : elle sera romancière. Pour elle, écrire est un moyen de comprendre la vie et ceux qui l'entourent et elle pense être assez mature pour transposer sur le papier sa vision du monde, qu'elle croit lucide et pertinente. Mais Briony reste une enfant malgré tout et lorsqu'elle est confrontée à la vision de sa soeur Cécilia avec Robby, le fils de la domestique, elle est terriblement choquée et va, par son attitude, provoquer une tragédie.
Le charme buccolique de la campagne anglaise est alors teinté de drame. Un viol, des accusations, un innocent comdamné, des yeux qui se ferment, une famille qui se déchire... ainsi le destin de plusieurs êtres est marqué par les affabulations et le mensonge d'une enfant.
La famille s'éparpille et chacun s'adapte comme il peut aux conditions de vie difficiles puisque la guerre sévit en Europe. Mais le destin fera se rencontrer à nouveau Briony et sa soeur, ainsi que Robby dont nous suivons le terrible itinéraire. Briony, en brisant le bonheur de sa soeur a également perdu son innocence et sa joie de vivre. Pourra-t-elle, plus tard, remonter le fil du temps et se faire pardonner ? Est-il possible de réparer les dégats causés sur les êtres par le repentir, même s'il est sincère ? Peut-on expier un mensonge fait dans l'enfance ? L'amour est-il plus fort que tout ?
J'ai dévoré ce roman d'une traite, tant le style m'a plus, de même que l'histoire de cette famille déchirée sur la foi d'un serment d'enfant. Un vrai bonheur de lecture, détendant mais qui fait réfléchir. Je n'ai pas vu le film, mais suis très tentée de le visionner prochainement.
Extrait :
« Les répétitions gênaient aussi son sens de l’ordre. Le monde contenu qu’elle avait défini avec des lignes nettes et parfaites avaient été défiguré par les gribouillis d’autres esprits, d’autres besoins ; et le temps lui-même, si facilement divisé sur papier en actes et en scènes, s’écoulait à présent de facon incontrôlable. Sans doute qu’elle n’aurait plus Jackson jusqu’après le déjeuner. Léon et ses amis devaient arriver tôt dans la soirée, peut-être même plus tôt, et la représentation devait avoir lieu à sept heures. Et il n’y avait pas encore eu de vraie répétition et les jumeaux ne savaient pas jouer, ni même énoncer, et Lola avait volé le role qui revenait de droit à Briony, et rien ne pouvait être organisé, et il faisait chaud, ridiculement chaud. Opprimée, la jeune fille s’agita et se leva. La poussière des planches avait sali ses mains et le dos de sa robe. Perdue dans ses pensées, elle s’essuya les paumes sur le devant de sa robe tout en allant vers la fenêtre. La facon la plus simple d’impressionner Léon aurait été d’écrire pour lui une nouvelle, de la lui remettre elle-même entre les mains, et de l’observer pendant qu’il la lisait. Les lettres du titre, la couvertures illustrées, les pages reliées—dans ce mot même, elle ressentit l’attrait du format net, limité, et contrôlable qu’elle avait abandonné en décidant d’écrire une pièce. Une nouvelle était directe et simple, n’autorisant rien à s’interposer entre elle-même et son lecteur—pas d’intermédiaires avec leurs ambitions personnelles et leur incompétence, pas de pression de temps, pas de limites de ressources. Dans une nouvelle, vous n’aviez qu’à souhaiter, vous n’aviez qu’à mettre sur papier, et vous pouviez posséder le monde ; dans une pièce, vous deviez vous débrouiller avec ce qui se présentait : pas de chevaux, pas de rues de village, pas de bord de mer. Pas de rideau. Cela semblait si évident à présent qu’il était trop tard : une nouvelle était une forme de télépathie. En inscrivant des symboles sur une page, elle pouvait envoyer des pensées et des sentiments depuis son propre esprit jusqu’à celui de son lecteur. C’était un procédé magique, si ordinaire que personne ne s’était penché dessus pour s’en émerveiller. Lire une phrase et la comprendre étaient une seule et même chose; comme en faisant un signe du doigt, il n’y avait rien entre eux. Il n’y avait pas d’intervalle pendant lequel les symboles étaient interprétés. Vous disiez le mot château, et le château surgissait, à une certaine distance, avec des bois de plein été étalés devant, l’air bleuâtre et doux avec de la fumée s’élevant de l’atelier du forgeron; et une route pavée se déroulant dans l’ombre verte. . . »
Keisha a beaucoup aimé, de même que Lilly qui l'a lu deux fois.
18 avril 2009
Valse avec Bachir
Film de Ari FOLMAN
Ce film très original est le récit autobiographique d'une partie de la vie de Ari Folman, un metteur en scène israélien. Ari subit des cauchemars récurrents, dans lesquels il se retrouve pourchassé par une meute de 26 chiens, soit le nombre exact qu'il a dû tuer au cours de la guerre du Liban. Il en parle à un ami, et le lendemain, pour la première fois depuis la fin de la guerre, il retrouve un souvenir de cette sombre période de sa vie, mais une seule image qui ne le laissera pas en paix tant qu'il n'arrivera pas à faire le lien avec ce qu'il s'est réellement passé. Sur le conseil de son ami, il va donc partir à la recherche de son passé, entrer au dedans de lui-même pour y creuser ses souvenirs, et recontrer un à un ses anciens camarades de combat, mener une enquête sur les derniers mois puis les derniers jours et instants qui précèdent le massacre de Sabra et Shatila.
Je ne suis pas fan en général de films sur la guerre, quelle qu'elle soit, et mon avis n'est pas différent pour ce film-ci. Par contre, c'est malgré tout un film à voir absolument pour plusieurs raisons.
Valse avec bachir est tout d'abord un film très intéressant en tant que témoignage d'une époque épouvantable dans l'histoire du Liban et d'Israël. Nous sommes entre le documentaire et la fiction, mais un documentaire vu par ceux qui ont vécu l'évènement, donc avec les peurs, les passions, l'innocence et l'insouciance parfois de ces jeunes soldats qu'on envoyait à la guerre sans qu'ils comprennent grand chose au sens de cette guerre et à ce qu'on leur demandait de faire.
Le fait que ce soit un film d'animation permet de garder une distance avec l'horreur de la guerre, et on aurait tendance à croire que ce film n'est qu'une histoire de plus, inventée et bien racontée avec talent, jusqu'aux dernières images du film où la réalité sordide de la vie et de la mort nous rattrappe de plein fouet...
Les dessins sont assez simples mais les couleurs sont absolument somptueuses, et la musique superbe met en valeur les teintes qui sont de toute beauté.
Vous pourrez également visionner les bonus qui expliquent la genèse du film et cette période de la guerre du Liban.
Témoignage de Ari Folman
"J'ai réalisé Valse avec Bachir du point de vue d'un soldat quelconque, et la conclusion est que la guerre est si incroyablement inutile ! Ca n'a rien à voir avec les films américains. Rien de glamour ou de glorieux. Juste des hommes très jeunes, n'allant nulle part, tirant sur des inconnus, se faisant tirer dessus par des inconnus, qui rentrent chez eux et tentent d'oublier. Parfois ils y arrivent. La plupart du temps, ils n'y arrivent pas."
"Cette histoire est mon histoire personnelle. Le film retrace ce qui s'est passé en moi à partir du jour où j'ai réalisé que certaines parties de ma vie s'étaient complètement effacées de ma mémoire.Les quatre années pendant lesquelles j'ai travaillé sur Valse avec Bachir ont provoqué en moi un violent bouleversement psychologique. J'ai découvert des choses très dures dans mon passé (...)"
Stephie n'a pas aimé le graphisme ni le style documentaire, bien qu'elle ait été touchée par l'histoire. Aifelle a trouvé ce film très intéressant.
Je remercie Chez les Filles pour m'avoir fait découvrir cette oeuvre, qui a récolté nombre de prix, fort mérités. Pour une raison obscure, je n'arrive pas à insérer de photos dans mon billet, je vous invite donc à aller faire un tour sur le Site officiel du film ainsi que sur Allociné où vous trouverez photos et vidéos.
16 avril 2009
Un brillant avenir
Catherine CUSSET
Ce roman nous emmène sur les pas de Elena, jeune Roumaine dont la vie est fortement influencée par l'histoire mouvementée de son pays. Poussée par ses parents pour faire des études supérieures de chimie, Elena est une jeune fille moderne et déjà déterminée quand elle rencontre son futur époux, Jacob. Les jeunes gens se marient sans le consentement des parents d'Elena, scandalisés parce que Jacob est juif, décident de fuir la Roumanie qui ne leur promet qu'un avenir sombre, émigrent en Israel puis aux Etats Unis. Le rêve d'une vie meilleure devient enfin réalité, ils ont un fils, un bon travail, une vie agréable, mais Elena ne peut totalement faire table rase de son passé, qui ressurgit dans son quotidien, et notamment dans ses relations avec sa belle-fille.
Je n'ai pas du tout accroché à ce roman, qui recueille pourtant des critiques extrêmement positives un peu partout. J'ai trouvé Elena très agaçante, toujours en train de se plaindre, de râler, un peu mesquine, et une belle-mère absolument abominable, méchante et ne faisant pas preuve d'une once d'intelligence ou de tendresse dans ses relations (il faut dire que la mienne, de belle-mère, est un ange, adorable, sympa, serviable mais pas collante, je suis bien consciente de la chance que j'ai !). J'ai eu l'impression d'être en face de clichés dans les descriptions des pays, notamment les Etats-Unis et la France. Et j'ai trouvé ma lecture longue, m'attendant toujours à ce que le livre démarre pour de bon... jusqu'à la fin... De plus, ce "brillant avenir" ne donne pas du tout envie...
Bref, bien que le style de l'auteur soit agréable à lire, je n'ai pas du tout aimé cette lecture. J'avais lu il y a très longtemps Le problème avec Jane, dont j'ai un bon souvenir.
Solenn a bien aimé, Cuné a trouvé que c'est un roman très réussi, Anna Blum a bien aimé, mais a été dérangé par les caricatures qu'elle y a trouvé, Leiloona a beaucoup aimé.
18 février 2009
Le visiteur
Eric-Emmanuel SCHMITT
En 1938, les troupes allemandes défilent dans Vienne, la ville résonne de chants nazis et de coups de feu et la tension monte dans toute l'Europe. Anna, la fille bien-aimée du célèbre docteur Sigmund Freud, l'exhorte à quitter l'Autriche et à accepter le soutien que lui propose la communauté scientifique européenne. Lui, bien que très inquiet de la situation politique, ne peut se résoudre à abandonner sa ville, son passé, ses souvenirs, et repousse sans cesse ce départ. Il est encore protégé par son statut de savant, mais subit quotidiennement le harcèlement des nazis et un chantage en échange de sa relative tranquillité.
C'est alors qu'une nuit, le 22 avril précisément, après qu'Anna vienne d'être emmenée par un officier nazi contre lequel elle s'est révoltée, Freud reçoit une visite étrange...
Un homme habillé en dandy s'introduit mystérieusement chez lui. Il refuse de dévoiler son identité, connaît le passé et l'enfance de Freud, notamment quelques faits très précis survenus quand le vieil homme avait 5 ans, évoque l'avenir proche... Comment cet inconnu pourrait-il être si bien renseigné s'il n'était... Dieu ? Le doute s'immisce dans l'esprit du psychanalyste, terriblement anxieux du sort d'Anna et fatigué par le cancer de la gorge qui le ronge. Cet inconnu pourrait peut-être bien aussi être ce mythomane évadé d'un asile et recherché par la police ? Ou bien un rêve créé par son esprit épuisé ? Mais comment expliquer ses apparitions ou disparitions, et cette connaissance du plus profond de son coeur ou de ses pensées ?
Cette rencontre entre la raison et la religion, qui à première vue semble impossible et complètement irréelle, donne une pièce vive et alerte, intelligente, qui m'a tenue en haleine du début à la fin. L'intrigue est bien menée, on ne s'ennuie jamais et jusqu'au bout le spectateur se demande quelle sera l'issue de cette discussion. Les personnages sont très humains et très justes, et l'humour et l'ironie aident le spectateur à s'immiscer entre Freud et Dieu, et à amorcer quelques axes de réflexion. Freud s'accroche à son athéisme avec force (je dirais, avec désespoir), mais avoue son profond besoin de croire à une entité supérieure. Il tente d'opposer des arguments concrets, précis, oscille entre doutes, mouvements de révolte, déni, mais est intimement tenté de lâcher prise en quelque sorte, et de se laisser porter à croire.
Comment justifier l'existence du mal si Dieu existe vraiment ?
Le visiteur ouvre un abîme de réflexions, mais jamais l'auteur ne cherche à donner de leçons ni à imposer son avis personnel, tout juste à suggérer. Le débat reste donc ouvert...
Comme toujours, un moment de pur bonheur pour moi que d'aller au théâtre, qui plus est avec cette pièce intelligente. Je me suis autant régalée du texte (d'une rare et extrême finesse) que de la mise en scène et du jeu des acteurs, impressionnants de vérité, sachant traiter ce sujet très sérieux en passant de l'humour à l'ironie, en redevenant sérieux, en virevoltant autant avec les mots que physiquement (Dieu ne cesse de se mouvoir et occupe tout l'espace de la scène, il s'assoit, se lève, s'allonge, s'étire, se redresse : il est partout. Freud, lui, est plus statique, presque raide, campé sur ses convictions).
Cette pièce a trouvé également une forte résonance en moi, soulignant de façon très précise mes interrogations personnelles quand à mon positionnement face à la religion, l'état vacillant de ma foi, et ce que j'apporte -ou pas- à mes enfants en leur donnant un simili d'éducation catholique... sans pouvoir moi-même répondre à mes questionnements intimes. Cela m'a donné envie, d'une part de lire le texte de cette pièce, et de chercher quelques livres qui pourraient approfondir ma réflexion.
Je vous conseille vivement, si vous ne pouvez pas aller au théâtre, de lire cette pièce !
Vu, comme presque tous les spectacles dont je vous parle ici, au Colysée de Roubaix, dont je vous recommande la programmation éclectique et de très grande qualité si vous êtes de la région ! 
Eric-Emmanuel Schmitt a écrit cette pièce en 1993, désormais jouée sur les scènes du monde entier, bien qu'elle ait mis quelques temps à rencontrer le succès. Le texte est finalement la plus forte vente pour le théâtre contemporain avec plus de 40 000 exemplaires vendus. La pièce a reçu trois prix lors de la Nuit des Molières 1994 : meilleur auteur, révélation théâtrale et meilleur spectacle.
Le site de l'auteur, très intéressant.













































