L'effet postillon et autres poisons quotidiens-Julien Jouanneau-Liliba

 

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Cher monsieur Jouanneau, ou plutôt devrais-je dire, mon très cher Julien,

Cette apostrophe est certes un peu familière, mais comme elle ne fait pas partie des choses que vous exécrez listées dans votre ouvrage, je me permets cette proximité… Car voyez-vous, j’ai senti en vous une âme sœur. Vous êtes un râleur impénitent. Et moi une emmerdeuse continuelle, ainsi qu’une râleuse insupportable (dixit mon mari)… Bref, nous étions faits pour nous rencontrer, et si j’ose dire, pour nous aimer !

Oh comme je me suis retrouvée dans vos mots, comme j’ai acquiescé à vos phrases, me disant au fil des pages, mais oui, mais c’est bien sûr, pareil pour moi ! Ces tracas de la vie quotidienne que vous décrivez, ces minuscules emmerdements me paraissent à moi aussi intolérables. La goujaterie, le manque de goût, la bêtise m’insupportent autant que vous, et il n’est de jour que je me retienne de tancer l’un ou l’autre, dont les agissements me répugnent. Tout comme vous, je m’insurge contre ces stupides notices de médicaments qu’on ne peut pas replier et que d’ailleurs on arrive à peine à lire, ce qui n’est après tout pas un drame, puisqu’on se sentirait presque plus malade en découvrant les contre-indications qu’à souffrir de sa maladie. Et contre des dizaines et des dizaines de petits et grands désagréments qui surviennent sans faillir dans notre vie qu’on rêve calme et sereine…

Sachez que si d’aventure nos chemins devaient se croiser un jour, je n’ai pas le cheveu gras, et que je m’efforce de traquer le moindre bout de salade ou de viande qui pourrait se trouver coincé dans mes dents et gâcher mon sourire, tout comme je m’astreins à veiller à la qualité olfactive de mes aisselles. Donc, si nous nous rencontrons, je m’abstiendrais également d'entrer dans votre bulle, de vous parler de si près que vous risqueriez de deviner « une haleine de caribou ivrogne » (ce qui, je l’espère, ne m’arrive jamais…).

Je ne vous trainerais ni à une pendaison de crémaillère ni à un cocktail chic où l’on sert des olives et des tomates. Et ne postillonnerais pas dans votre assiette (dans un restaurant sans nappe plastifiée qui colle aux avant-bras), y déposant mes germes comme les mouches pondent leurs œufs sur un tartare bien frais. J’éviterais aussi de relâcher mes sphincters et de propulser dans l’atmosphère des effluves fétides, de même que de propager des gargouillements honteux indiquant le travail actif de mes fonctions intestinales. Et si jamais je devais être enrhumée ce jour-là, sachez que jamais, au grand jamais, je ne me mouche dans un mouchoir de tissu, retenant mes décoctions nasales (ni ne regarde ce que je viens d’expectorer pour en analyser le contenu…).

Nous n’irions pas nous promener sous la pluie en chantant sing’in the rain de peur de recevoir un malencontreux coup de baleine, ni ne nous ferions rôtir sur la plage et encore moins ne profiterions de l’océan rafraichissant, mais dans lequel nagent, outre quelques jolis poissons, des déjections humaines insubmersibles. Nous ne fréquenterions pas non plus les piscines municipales où les verrues n’attendent que nos petons fragiles pour proliférer et où des nageurs prétentieux risqueraient de nous faire couler rien qu’à regarder leur crawl impeccable. Nous n’aurions pas de besoins vitaux afin d’éviter les toilettes publiques et jamais ne prendrions un train bondé… ni non plus la voiture au risque de se retrouver derrière un malotru bouchant le passage. Quant au métro et ses milliards de bactéries qui n’attendent que de nous sauter dessus, n’en parlons même pas !

Peut-être pourrions-nous lire, tranquillement installés dans un lieu calme, sans voisin qui passe la tondeuse au milieu de l’après-midi, ou sans enfants piaillant dans les environs ? Encore faudrait-il que nous nous abstenions d’emprunter à la bibliothèque des romans qui recèleraient au fil des pages leurs intimes secrets : crotte de nez séchée, tache de café ou tache indéterminée… Nous pourrions croquer quelques chocolats en évitant les immondes trucs à la mode qui sentent tout sauf le chocolat et dégoulinent leur alcool sirupeux, et nous chasserions les mouches intempestives d’un geste agacé…

Nous pourrions également nous retrouver au Centre de recherches sur l'énervement maximal et y concevoir de concert quelques idées novatrices pour emmerder le bon peuple autour de nous (à condition que la photocopieuse fonctionne correctement). Car subir ces horreurs, cela est hors de question, mais s’attacher à en inventer de nouvelles qui pourriraient la vie de notre entourage, voilà qui est bien tentant…


Une dernière chose, cependant. À part vous, et j’espère que vous comprendrez que c’est un honneur vis-à-vis de votre ouvrage, je déteste… les gens de mauvaise foi, ceux qui pensent toujours que le mal vient d’ailleurs plutôt que de leur comportement, ceux qui ronchonnent et se plaignent, les hypocondriaques, les grincheux qui voient le fétu de paille du voisin, mais pas la poutre chez eux, les névrosés, les misanthropes, les maniaques… bref… j’ai horreur des râleurs !

Votre dévouée et très amusée lectrice Liliba

 

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« Dieu est en tout, mais le diable éteint tout. Il écorne goguenard chaque détail du quotidien afin de fignoler son nébuleux dessein : noircir l'existence pour y faire rayonner une constellation de gênes successives et crispantes. La vie démarre à la première tuile qui dégringole du ciel, prophète d'une armée d'autres déconvenues coalisées pour cimenter le règne de l'énervement sur Terre. La vie pourrait être belle, si les raisons légitimes de grogner ne se bousculaient pas autant que le nombre de Wolfgang Schmitt en Allemagne.
À la naissance, je demeurai muet, aucun tapage vocal et baveux en guise de mécontentement. Allô maman ici ronchon. Aussi loin que ma mémoire peut rembobiner, j'ai toujours râlé envers le moindre détail provocateur. Enfant, la vérité sur ce monde cruel m'apparut sous la forme d'un buisson pileux ardent, au fond d'une rame de métro échauffée par l'été. Submergés dans la mer de passagers comprimés, mes cheveux proprets caressèrent sans mon consentement l'aisselle d'un énergumène à l'odeur de poireau périmé. Une auréole maligne s'étendit sur son t-shirt, illumina le sommet de mon crâne : l'esprit malin dégoulinait sur mon être à la vitesse du blanc d'un oeuf cassé. Les effluves de transpiration harcelèrent mes narines et enflammèrent ma cervelle. Je courbai la tête pour tenter de comprendre et vis l'auréole se brouiller. Elle devint étincelante, l'ange de l'énervement m'apparut, qui me chuchota : «Je te salue, toi à qui des crasses seront faites.»
Je m'affalai sur les genoux et, sous l'effet anesthésique de la fragrance de transpiration, plongeai dans un bref coma peu comique. Je devins spectateur d'une expérience d'énervements imminents. Tous les tracas futurs du quotidien défilèrent à vitesse grand V devant mes rétines, chacun soudé à l'autre : gravir un escalator en panne pour se meurtrir les genoux, des genoux couronnés de croûtes douloureuses, des croûtes de pain solides comme du ciment, du ciment frais troué de traces de pattes de souris, une souris d'ordinateur décorée de crasse collante, la colle qui emménage sous les ongles, les ongles de pied qui poignardent les chaussettes, trier des chaussettes au cours d'une soirée célibataire-cacahuètes, une cacahuète en acier qui fissure la dent, un fragment de chocolat couleur charbon coincé toute la journée entre deux dents, dégrafer un paquet de chocolats moisis, un cafard en vadrouille dans un paquet de corn-flakes, des corn-flakes mous, ramasser une crotte de chien molle, les chiens à poils jaunis, les hommes à touffes de poils sur les épaules, les deux poils qui stationnent sous le nez après le rasage, des poils plus bien qui trônent sur un drap immaculé, secouer des draps gavés de poussière, une poussière qui se dépose sur la lentille fraîchement installée, faire avaler des lentilles à un enfant, l'enfant qui lèche la barre du métro, le souffle des postérieurs dans le métro, un pet de bébé, le bébé qui vous tire les cheveux, les cheveux gras, un steak haché constellé de gras, du chocolat pas gras, la sauce chocolat qui usurpe l'identité du chocolat chaud, le gobelet incandescent du chocolat chaud en hiver, les mains arides en cette même saison, se sectionner les phalanges avec la tranche d'une feuille de papier, la photocopieuse qui ne reconnaît pas le bon format papier, les photocopies illisibles, la photo du permis bien visible, l'objectif qu'on perd de vue... Je me réveillai englué aux draps d'un lit d'hôpital. Un bol de soupe en verre orange translucide, qui couvait une mixture à poils de poireaux, me narguait. Il y avait bien une embrouille dans le potage. Ce film accéléré ne fut qu'une goutte d'eau, la bande-annonce du tsunami qui grondait, et c'était moi le chariot. Je dégoupillai la perfusion et sautai du lit. Je me postai à la fenêtre, les pieds frigorifiés par le sol d'où émergeaient les moqueries de bactéries dorées. Je distinguai la ville morose, convaincu d'incarner l'unique guide qui pourrait écarter les eaux tumultueuses de la mouise organisée, le seul prophète prompt à alerter la planète sur le complot qui vise à l'écraser comme une balle de ping-pong. Indiana Jones et le royaume des gênes éternelles. Voici l'Évangile selon saint Râleur. »


L'Effet postillon et autres poisons quotidiens, de Julien Jouanneau (Rivages, 176 p., 12 euros)

 

Lu également par Jérôme. Un extrait à lire ici

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