La femme et l'ours Philippe Jaenada Lectures de Liliba0_coeur0_coeur0_coeur

J’avais beaucoup aimé Le chameau sauvage, que m’avait fait découvrir Cécile Qd9 et adoré Plage de Manacora 16h30, aussi quand La femme et l’ours est paru, ai-je tout de suite eu envie de me le procurer, attirée également par l’humour de l’auteur sur sa page Fb ainsi que le blog créé à l’occasion de ce roman, où ses lecteurs publient des photos de mises en scène avec l’ouvrage (voir liens ci-dessous).

J’ai donc lu, et beaucoup aimé. J’ai également eu la chance juste après ma lecture de rencontrer Philippe Jaenada à une petite soirée organisée par la librairie Le bateau livre à Lille, dont je vous ai déjà parlé. Pas énormément de monde pour cette rencontre, et du coup la possibilité de discuter ensuite avec l’auteur et lui poser mille questions !

Voici donc, plutôt qu’un billet traditionnel, le compte-rendu de cette soirée, notes prises pendant la discussion entre François-Marie, le libraire (FM), et Philippe Jaenada (PJ). Attention à ceux qui n’ont pas lu ce roman et voudraient le faire, je fais un peu de spoiler…

Pour commencer, FM fait remarquer qu’il y a chez Jaenada une élégance due à un certain détachement pour raconter une histoire, raconter la détresse des gens sans tomber dans le pathos et en gardant toujours l’humour. On se reconnait souvent dans les scènes, il y a comme une proximité entre le lecteur et le héros de l’histoire, qui pourrait être vous ou moi.

La femme et l’ours est cependant plus sombre que les précédents romans de l’auteur, qui ajoute qu’en effet ça n’est « pas un des livres les plus drôles de la rentrée ». Mais c’est un livre qui marque, puisqu’il traite d’un sujet grave, d’une parenthèse dans la vie d’un homme.

Le personnage de Bix Sabaniego ressemble beaucoup à PJ et aux personnages croisés dans ses romans précédents. C’est un quadragénaire autrefois fêtard et plein d’énergie mais qui se voit maintenant comme englué dans son quotidien, entre sa femme avec laquelle il n’échange plus rien et qui ne cesse de se plaindre, et son fils. Un soir, suite à une dispute conjugale, il prend son sac et part. Il va errer de bars en bars, rencontrer tout un tas de gens avec lesquels il échangera sur sa vie et la leur, aussi paumés que lui (voire beaucoup plus !), qui semblent sortis d’un autre monde tant ils sont peu adaptables à notre société. Bix va passer ces quelques jours d’errance dans un état d’alcoolémie plus qu’avancé, sillonnera Paris (ses bas-fonds mais aussi le Lutécia !), pour se retrouver finalement dans le Lubéron et à Monaco. Fin du voyage où sous les strass de la ville factice pour riches désœuvrés, il devra recouvrer sa lucidité et choisir une fois pour toutes son chemin.

La femme et l’ours est donc l’histoire d’une errance très alcoolisée, dont on sort pourtant calme et droit, l’histoire d’une chute. C’est selon PJ lui-même un livre assez sombre, parfois glauque. Bix a envie de bouger de sa vie qu’il trouve léthargique. A 45 ans, il aimerait bien revenir dans sa jeunesse mais comme cela n’est pas possible, il trouve une autre direction : pas en avant parce que l’avenir ne lui parait pas très brillant et donc il va aller vers le bas. Mais Jaenada insiste sur le fait que cela n’est pas un mouvement triste (cf une chute en parachute, chute, oui, mais pendant laquelle on est bourré d’adrénaline, le roi du monde – je le sais, je l’ai fait !) et que cette errance n’est pas si négative que cela puisque Bix tombe mais remontera la pente et reviendra chez lui, ce qui est un triomphe en soi. Il ne faut pas prendre cette balade de Bix comme un « truc initiatique », car il n’y a pas de morale, et le tout est raconté de manière légère et distanciée.

FM attire l’attention sur la scène du Lutécia, dans laquelle PJ peint une parade amoureuse où le male n’a pas tous les avantages (et loin s’en faut !) face à cette brune incendiaire. On retrouve ici la marque de fabrique de Jaenada : faire rire des situations dramatiques, sans jamais rire méchamment. L’auteur insiste : n’importe quelle situation analysée avec recul devient sinon drôle, du moins dérisoire, et c’est devenu pour lui un principe de vie : dédramatiser des situations pas toujours rocambolesques.

Le point de départ de ce roman était d’écrire un livre sur la chute, qui est un mouvement qui intéresse l’auteur. Ici, nous avons tout un ensemble de chutes, celle de Bix et celles d’autres gens qu’il va croiser. Jaenada avait pensé au départ intituler le roman « tout ce qui tombe ». Dans la chute, il y a à la fois la pesanteur mais aussi le mouvement : chacun de nous a encore en mémoire les terribles images du World Trade Center et des gens qui sautaient par les fenêtres pour échapper à la mort par incendie : scène atroce mais malgré tout belle  -ou disons esthétique- car malgré l’horreur de la chute, on y voit la légèreté, le vol… (sans doute certains d’entre vous ne seront pas d’accord sur ce point, mais je reprends les propos de l’auteur).

Jaenada insiste sur le fait que cette errance de Bix n’est pas si grave, ainsi que sur la ressemblance entre son personnage et lui-même : « tout à fait moi dans ce qu’il pense et ressent et dans les anecdotes ». L’auteur en effet s’inspire toujours de sa vie pour élaborer ses romans et avoue avoir vécu toutes les étapes suivies par Bix, mais pas l’ensemble de la situation. Il nous rappelle la fameuse chute de Chabrol à laquelle il est fait allusion dans le roman : le cinéaste, « empereur du cul sec » a battu 12 personnes à un concours de cul sec dans un petit village où il tournait je ne sais plus quel film, les autochtones l’ayant pris au mot et ne voulant pas se faire marcher sur les pieds par un parisien. Mais après 2 litres de prune ingurgités, ce fut la déroute totale (enfin, oui, faut tout de même arriver aux 2 litres ! Avec moi, déroute au bout de 3 verres !). Le lendemain, Chabrol a tourné la plus belle scène de sa vie… Donc, pour Jaenada, on peut chuter, ça ne veut pas dire qu’on ne se relèvera pas…

Quand il a débuté l’écriture de ce roman, P. Jaenada savait où ça allait l’emmener, mais n’avait cependant pas de plan particulier. « Je sais le début, la fin et j’ai une dizaine de points de rendez-vous ».

FM a trouvé de nombreux passages très plaisants, et notamment la scène qui se déroule dans le petit village traversé par Bix sur la piste de la fille disparue. C’est là qu’il rencontre la vieille dame, fortement inspirée de la propre grand-mère de l’auteur (ou grand-père, je ne sais plus me relire !), qui n’a plus toute sa tête, et attend une infirmière qui est peut-être passée une heure avant et ne reviendra pas avant 2 jours ou bien arrivera sans tarder... Bix se rend compte qu’on peut dégringoler sur un coup de malchance ou trop de prétention, mais que de toute façon, quoi qu’il arrive et quoi qu’on fasse de sa vie, tout le monde dégringole en vieillissant. « On tombe toujours à la fin ». Il voit donc cette femme avec tendresse,  mais aussi avec soulagement puisqu’il se rend compte qu’il n’est pas le seul à tomber et que ça n’est pas si grave, finalement.

FM fait remarquer le fait que beaucoup de photos, et d’objets chez cette vieille dame sont liés à un temps révolu, ce à quoi l’auteur répond que le thème du livre est également le passé qui ne revient plus. Comme dans un des bars visités par Bix, de nombreuses photos sont épinglées au mur, mais la plupart des gens ne sont plus là et cela évoque plus à Jaenada la disparition des moments de joie que le moment en soi. Cela lui est arrivé une fois, et se revoir sur un mur suscita une impression désagréable : comme si un fantôme de la jeunesse était resté collé dans le bar. Le patron jeune et joyeux est toujours là mais est devenu vieux et triste, et quant à soi-même, on n’ose pas trop se risquer à la comparaison…

Un petit mot sur le titre du roman, maintenant, qui est pour le moins intrigant !

Le titre vient d’une légende qui devient comme un leitmotiv pour les déambulations de Bix. Philippe Jaenada avait depuis longtemps envie d’écrire un livre qui s’intitule « La femme et l’ours », sans savoir de quoi parlerait le roman. Un jour, il a tout simplement tapé sur google « femme et ours » et a découvert la légende oubliée de Jean de l’ours, à la fois farfelue et grotesque.

Il n’avait cependant pas de thème porteur qui puisse devenir un roman, juste envie de faire rire avec cette histoire qui correspond à des choses qui lui tiennent à cœur : l’enfermement. Dans la légende (mais il y a de nombreuses versions différentes, voir liens au-dessous), un ours kidnappe une jeune et jolie bergère, l’enferme dans sa grotte. Elle a de lui un enfant avec lequel elle arrivera à s’enfuir quand il aura grandi et sera devenu très fort. L’enfant devenu adulte a ensuite des aventures dans le monde avec des personnages gentils mais malchanceux et naïfs à qui il arrive plein de pépins… Jaenada est parti de la légende et a ensuite brodé autour l’histoire de Bix.

A 24-25 ans, l’auteur allait très mal. Il s’est dit « soit je me fais interner, soit il me faut un électrochoc pour m’en sortir ». A l’époque, une femme avait fait un test d’enfermement dans une grotte. Il a trouvé que l’idée de l’enfermement serait bonne pour lui et s’est donc enfermé dans son appartement. Il a jeté le téléphone, s’est débarrassé de la télé et de la radio (ce n’était pas encore l’époque d’internet), a fermé ses volets, prévenu ses proches et est resté 1 an chez lui, seul, dont les premiers mois ont été passés en regardant le mur d’en face sans rien faire.

Au bout de 5 mois complètement immobile, il a vraiment souffert d’absence de communication et a commencé à lire, puis à écrire des nouvelles. L’année arrivant à son terme, il a eu du mal à imaginer sortir de cet état et a commencé une sorte de décompte des jours. Il n’a réussi à sortir que le 19 janvier, soit 2 semaines après la date fixée. Pour sa première sortie depuis un an, il a appelé son  « amie la plus gentille » pour aller dîner (qui fut un peu particulier !).

Le lendemain matin, Jaenada entend à la radio que la femme qui avait fait le test d’enfermement, celle par laquelle était venue l’idée de s’enfermer lui aussi, s’est suicidée dans la rue même où il avait diné le soir de sa « libération », une minuscule rue de Paris, dans laquelle il l’a très certainement croisée, lui marchant pendant qu’elle mourait dans sa voiture. Lorsqu’il a entendu l’enregistrement de la voix de cette femme, il a eu l’impression que c’était lui qui était mort.

Plusieurs des nouvelles écrites pendant son année entre parenthèses ont ensuite été publiées. Un jour, en sortant de chez lui, Jaenada voit un vieux monsieur en train de se débattre contre un jeune qui veut lui voler sa chaine en or. Il se précipite pour défendre le vieux monsieur, qui lui s’en va sans remercier. Fier d’avoir réussi à faire stopper l’attaque, il décide de reboire un coup dans le bar d’à coté. A sa sortie, des types surgissent d’une voiture avec le petit vieux et lui sautent dessus : il s’est avéré ensuite que c’étaient des flics qui l’ont emmené au commissariat, le vieil homme l’accusant d’avoir volé sa chaine… L’auteur a alors passé 48h en garde à vue. En rentrant chez lui, à la fois énervé et amusé, il a écrit tout ce qui lui venait : 80 pages ! Trop long pour une nouvelle, il en a donc fait un roman : Le chameau sauvage, qui comme le souligne FM est un 1er roman dense, très construit, abouti (et génial, filez donc le lire si ce n’est pas déjà fait !).

Jaenada a reçu le prix du roman inachevé et FM se demande à quoi peut bien ressembler un manuscrit de l’auteur. Celui-ci explique qu’il travaille sur ordinateur. Il écrit lentement, la nuit, 2/3 pages seulement par nuit. Il relit le lendemain et en général c’est ok, il n’y a presque rien à corriger. Il écrit très difficilement, parce que justement il veut que ça ait l’air facile, que ça se lise de manière fluide. Le lecteur ne doit s’arrêter sur aucune virgule, aucun mot. Il ne faut pas que ça soit trop beau non plus, pour ne pas sortir de l’histoire.

Dans le roman, Bix n’aime pas parler de ses livres et PJ ajoute en souriant que du coup, on lui a dit 20 fois ! Mais ça ne le dérange pas outre mesure… C’est plutôt bon signe qu’on veuille parler de ses romans, non ? La femme et l’ours est d’ailleurs le 7ème roman depuis la parution de Le chameau sauvage en 1997. FM demande si l’auteur ne ressent pas un peu de routine après 7 romans, ce à quoi PJ répond que oui, bien sûr, mais que cette routine a des avantages sur la mécanique d’écriture. Il a cependant l’impression d’avoir fait le tour. Les 7 romans forment un cercle qui  est revenu vers Le chameau et il va maintenant faire autre chose. Jaenada ajoute qu’il n’a plus rien à raconter sur lui-même : il mène maintenant une vie calme et n’a plus toutes ces mésaventures qui nourrissaient tous ses romans. Il a l’impression d’avoir écrit un gros livre à 7 volumes, plutôt que 7 romans différents.

Justement, puisque l’auteur dit que nombre des aventures de ses personnages sont tirées de sa propre vie, FM voudrait revenir sur l’histoire qui arrive à Bix après son passage au Casino à Monaco (et là, pas de spoiler, vous devrez lire le roman !).

Philippe Jaenada raconte qu’il lui est arrivé un truc bien glauque un peu du même style, mais qu’il a malgré tout beaucoup romancé la fin du roman. Ce dernier épisode du « voyage » de Bix est le fond du gouffre. Après tout ce qu’il a enduré, il vit la scène avec une sorte d’indifférence. Il en a déjà pris « plein la tronche pendant tout le livre » et il vit la scène de la fin sans cœur, froid. Il se rend compte qu’il a finit son périple vers le bas, et n’a donc plus qu’à remonter…

FM ajoute qu’on sent dans l’œuvre de Jaenada une influence des romans noirs, parfois presque un pastiche. En effet, l’auteur avoue ne lire que ça : des polars noirs (plutôt des auteurs des années 40-50 plus que les contemporains) et que ça correspond pile à ce qu’il a envie d’écrire. On y trouve des choses drôles et d’autres moins drôles, des situations profondes et graves sous une surface brillante et légère.

J’ai ensuite posé une question sur les noms des personnages qui dans chaque roman, sont très originaux. Après 3ème livre, une jeune fille a fait une thèse sur les romans de Philippe Jaenada et a noté que les noms des personnages étaient tous issus de l’univers de la BD, ou de celui de l’enfance. PJ avoue qu’il n’avait pas fait exprès mais que maintenant, il le fait pour donner raison à cette jeune fille, comme un clin d’œil. Plutôt sympa, non ?

Autre question sur les fameuses parenthèses : vont-elles rester dans la littérature ? (il y en a peu dans ce roman, et ça m’a même manqué !). L’auteur répond que c’est juste une manière de s’exprimer, qui lui permet de dire exactement ce qu’il veut dire de la manière dont il veux le dire. Entre les parenthèses, c’est son regard pour prendre de la distance par rapport au texte.

Juste un mot sur certains papiers parus dans la presse que l’auteur ne trouve pas toujours justes, tels que « livre le plus drôle » : il ne prétend pas être drôle, bien au contraire…

Voilà pour le compte-rendu de cette soirée ! Quelques mots encore pour vous inciter à lire ce roman de cet auteur vraiment original et talentueux. J'ai adoré, ri énormément et compati aussi à ces personnages désespérés, mais qui toujours savent garder un regard un peu ironique sur leur sort. Vraiment, j'aime lire Jaenada ! J’ai été absolument ravie de pouvoir discuter avec cet auteur fort sympathique, dont je vais continuer la découverte (encore 2 romans sur ma PAL). Merci à François-Marie pour son accueil dans sa librairie et merci Monsieur Jaenada pour avoir subi mon bavardage et mes questions !

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Pour lire la légende de Jean de l'ours et en savoir plus :

- La légende de Jean de l'ours

- autre version avec Jean de l'ours

- une troisième version de Jean de l'ours

Le site de Philippe Jaenada - Le blog Des femmes et des ours - La page Facebook

 

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