Tous_nos_petits_morceaux_Emmanuelle_Urien_Lectures_de_Liliba

 

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Les petits morceaux, ce sont des bouts de miroir brisés qui continuent malgré leur séparation à discuter, à échanger leurs idées et leurs sentiments sur les hommes qui les entourent. Car dans le monde de Emmanuelle Urien, les miroirs ont une âme, et un cœur, et une mémoire. Ils sont dotés de parole dès qu’un rayon de soleil les caresse de sa lumière et retournent au sommeil si le ciel se voile.

Reflets des hommes, ils sont témoins de leurs aventures et mésaventures, de leurs habitudes, de leurs turpitudes. Ils nous voient dans notre intimité, sous nos jours les moins avantageux, décèlent nos secrets les mieux gardés, remarquent les fêlures, les failles, alors que nous ne voyons que nous-mêmes, imbus de notre personne et de son image.

Grande psychée de maison bourgeoise, petit miroir de poche d’un médecin de campagne, vieux miroir de bar encrassé, miroir de loge de théâtre, miroir de chambre de bébé, ils en ont vu du monde ! Et des histoires, belles ou moins belles ! Voilà qu’ils livrent un par un leurs souvenirs, entassés qu'ils sont maintenant dans une cave, et que chacun raconte un détail de sa vie qui l’a marqué à jamais.

On découvre alors les lâchetés des hommes, mais aussi parfois (moins souvent) leurs réussites, on croise parfois l’horreur, ayant envie de voiler la face de ce miroir pour ne pas devoir supporter de scène de ce genre (Témoin spéculaire), les folies des uns et des autres (Psyché et Thanatos), les rapports entre mère et fille, la peur du temps qui passe et de l’envol de la beauté (Voir Dieu), le drame de la solitude (Gentille alouette) (La corde pour se pendre), la différence (Le jour où la neige a recouvert la plage), la folie (Le signe du miroir), la mort (Le jeu de miroir) (L'article de la mort)… mais heureusement aussi l’amour (Tentative réussie d'approche de l'infini).

Froids en apparence, ces miroirs dévoilent au fils de ces 12 nouvelles leur humanité. Ils sont vivants, capables comme vous et moi de ressentir, d’aimer, d’envier, de haïr. La plume de Emmanuelle Urien est absolument magnifique tout au long de ce recueil qu’on voudrait relire déjà une fois la dernière page refermée. J’ai aimé cette vision très originale des hommes à travers leur reflet, j’ai aimé l’écriture et la poésie des mots, la pudeur pour décrire certaines scènes et malgré tout le style incisif, précis, qui permet de ne rien cacher, tout dire, même les sombres reflets que l’on souhaiterait oublier. J’ai aimé ce monde étrange et ne me regarde depuis plus de la même façon dans mon miroir depuis ma lecture.

Une très belle réussite et un livre à vous faire offrir et à offrir à vos proches !

Et une auteur dont je vais au plus vite lire d’autres titres tant j’ai aimé son écriture et son originalité.

 

 

 

Livre voyageur de Clara, lu également par Laure, Yv...

Editions D'un noir sur bleu, rentrant dans le cadre du challenge des Agents littéraires.

Site de Emmanuelle Urien, à visiter absolument : beau, plein d'humour, intéressant...

 

 

" C’était une petite cave voûtée, blanchie à la chaux, fraîche et propre. La maîtresse des lieux venait y faire d’interminables rondes durant lesquelles elle ne manquait jamais d’ajouter un spécimen à sa collection, qui rassemblait des miroirs de tous les acabits. L’existence de ce fragile capharnaüm n’était connue que de sa seule propriétaire, une femme solitaire et taciturne, une silhouette, une ombre. Elle n’avait ni famille, ni amis, ce qui expliquait sans doute qu’elle se préoccupât de hanter si longuement la pénombre des lieux. 

Pour autant, l’obscurité n’y était pas totale : il filtrait par un soupirail un peu de lumière, reflétée par l’un ou l’autre des miroirs entreposés là. Selon l’heure du jour et le degré d’ensoleillement, le rayon était dispersé plus ou moins loin dans la pièce, et par plus ou moins de miroirs. Il s’établissait ainsi, à l’insu de la collectionneuse, de longues conversations silencieuses. 

Comme le jour se levait, de petits éclairs jaillirent en saccades auprès du soupirail : une imposante psyché s’éclaircissait la voix. Montée sur un large pied de merisier et encadrée du même bois, elle se prévalait d’être la première entrée en possession des lieux et d’y avoir les faveurs de la maîtresse dont elle avait, prétendait-elle, amorcé, sinon aiguillonné la passion… Les miroirs ont de ces coquetteries ! Il est vrai que la grande psyché occupait une place de choix dans la cave, place dont elle espérait, par pure mesquinerie, qu’elle suscitait la jalousie de ses congénères moins bien lotis. C’était en effet sur elle, et sur elle seule, que le soleil matinal apposait ses premiers rayons ; les journées commençaient donc immuablement par un monologue où la psyché ressassait un passé moins poussiéreux, qu’elle étalait comme une série de conquêtes : 

– Oh oui ! J’en ai vu passer devant moi, des générations de femmes ! J’en ai révélé, des visages et des corps, avec et sans vêtements ! J’en ai enchanté plus d’une, qu’un reflet matinal suffisait à illuminer pour la journée… D’autres, il est vrai, s’assombrissaient sous tous les angles, jamais satisfaites de ce qu’elles voyaient… Combien de larmes alors, et de poings aussi, se sont écrasés sur moi, comme si j’étais responsable de ce que la nature humaine a d’inconséquent ! Et pourtant, regardez-moi : me voici, devant vous, aussi solide qu’au premier jour…

– C’est que les femmes ont de toutes petites mains…

Un rai de lumière s’était mis à taquiner un large miroir rectangulaire encadré d’ampoules électriques, noircies pour la plupart.

– Comment ? Qui ose m’interrompre ? flamboya la psyché. Qui es-tu ? Je ne te connais pas.

– Je viens d’arriver, s’empressa de scintiller l’objet, quelqu’un m’a posé là. Et puis j’ai vu de la lumière, alors j’ai parlé : un réflexe, vous savez ce que c’est, on s’emporte, on s’emballe, on s’échauffe…

– Tu es bien bavard pour un nouveau venu. Dis-moi seulement d’où tu viens, et souviens-toi que le temps t’est compté : ici, tes paroles sont à la merci d’un nuage.

– Je viens de la loge d’un grand théâtre. Mais attention, pas n’importe laquelle : celle des premiers rôles ! Alors bien sûr, moi aussi je connais les femmes. Et les hommes tout autant, notez bien. Ceux que j’ai rencontrés entretenaient avec leur reflet une relation passionnée. J’ai assisté à de ces esclandres, recueilli de ces confidences… Vous n’imaginez pas ce qu’un comédien dévoré par le trac est capable de raconter à son double avant d’entrer en scène, et de quels baisers il peut couvrir son image quand il vient de recevoir les ovations du public ! "

1__Rentr_e_litt_raire_2011

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