coeurcoeur
 
 
L_insomnie_des__toiles_Marc_Dugain_Lectures_de_LilibaDe la guerre, on retient surtout les horreurs, les crimes les plus  affreux, que ce soit pour le nombre de personnes décimées ou par la violence du geste. On se souvient moins de toutes les petites actions, parfois insignifiantes, qui ont malgré tout envoyé des hommes et des femmes à une mort certaine.
Ce sont pourtant ces détails qui chiffonnent le capitaine Louyre et qui le poussent à chercher, fouiner, poser des questions, écouter les silences, bref suivre son instinct qui lui serine que quelque chose n'est pas net.
Il faut dire tout d'abord que Louyre, astronome de son métier, ne trouve pas vraiment sa place dans cette guerre. La petite compagnie de militaires français qu'il dirige est cantonnée dans un bled perdu d'Allemagne, alors que le gros des troupes, les "héros" sont à Berlin, puisque nous en sommes en 1945. Il s'ennuie. Même, il ne s'est jamais senti vraiment l'âme d'un militaire, plus souvent dans les étoiles qu'il aime que plongé dans le quotidien prosaïque.
Il est donc intrigué quand il découvre Maria Richter, seule, hirsute et sale, qui vit terrée dans sa ferme et semble n'avoir plus toute sa tête. Et plus encore quand on découvre dans la grange des restes humains calcinés... La jeune fille assure qu'elle ne sait pas qui a tué cet homme, ni qui il est, jure que ce n'est pas elle, mais avoue par contre l'avoir brûlé, puisqu'elle ne pouvait pas l'enterrer au coeur de l'hiver, car la terre était dure et surtout car des soldats avaient mis la ferme à sac et pris tout le matériel. Maria est ramenée à la garnison, y est installée, mais n'a de cesse de vouloir récupérer les lettres de son père parti au front, restées dans la ferme, et qu'elle n'a pas pu lire puisque elle a perdu ses lunettes.
Le capitaine sent qu'il y a un détail, un petit truc qui cloche dans l'histoire de Maria. Il ne sait trop quoi, mais son instinct le pousse à en savoir plus. Les questions s'amoncellent : que cachent les gens du village ? Pourquoi le curé et le médecin ont-ils un air gêné quand il pose des questions ? Pourquoi la maison de repos a-t-elle été vidée en temps de guerre alors qu'elle aurait pu servir ? Quel est le lien avec Maria Richter et sa famille ? C'est en lisant les lettres de Maria qu'il comprendra le fin mot de l'histoire, et ce qui s'est vraiment passé dans cette bourgade à l'air pourtant si tranquille.
Alors oui, les étoiles ici sont insomniaques. Et on les comprend, quand, du haut du ciel, elle doivent sans cesse observer les bassesses, la monstruosité, la violence des hommes... Comment pourraient-elles dormir tranquillement en voyant nos agissements ?
 
Une fois de plus, Marc Dugain nous propose un roman ayant un pied bien ancré dans la réalité, et dans un passé pas très gai. Une fois de plus, on voit les hommes d'un regard neutre mais qui ne peut pas laisser passer leurs actions : les monstres sont passés par ici, et au sein de cette petite ville allemande, l'horreur est tapie, endormie par l'inconscience des gens, par la folie collective suscitée par le nazisme, par la peur ou par l'indifférence.
 
 
J'ai adoré dans ce roman le contraste entre l'horreur du sujet et la simplicité du style, le coté dépouillé, sans fioritures. La campagne est presque bucolique, et les caractères pourtant si puissants des personnages sont décrits d'une plume légère. Et une fois de plus, en complément de l'histoire, Dugain nous propose de jeter un regard sur la grande Histoire.
Passionnant et magnifique, à lire si ce n'est déjà fait !
 
"Nous pensons que les familles seront un peu déroutées au début mais que, très vite, elles nous rendront grâce de les avoir débarrassées d'un fardeau. Les principes moraux ne résistent pas longtemps au soulagement matériel. En prenant la vie de ces inaptes, nous leur rendons la leur. Je ne dis pas que cela prendra une semaine pour assimiler cet avantage mais cela viendra beaucoup plus vite que vous ne l'imaginez. Nous tablons sur un taux de protestation assez faible des familles elles-mêmes et de toute évidence dégressif. Non, si nous avons une crainte c'est à propos des personnels d'exécution. Il est moins facile qu'on ne le pense de trouver de bons agents qui ne faiblissent pas devant la masse. C'est un problème qu'il ne faut pas sous-estimer. Nous y sommes déjà confrontés en Pologne. Le meurtre de masse suscite chez beaucoup une frénésie objective. Mais si l'opération perdure, elle finira par provoquer un dégoût de l'éxécutant qui perd la motivation première de son geste. Pour caricaturer, à quelques exceptions près, je dirai que chacun de nous possède un enthousiasme à tuer limité. La haine est bien utile pour les tueurs, vient ensuite l'utilité, puis la nécessité."

 

Lu par Constance, Livrogne, A propos de livres, Bellesahi, Kathel, Clara, Alex, Ys, Gambadou...

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