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Lecture commune avec Sandrine et Mango.

Fleur de Lis et Fleur de Neige sont nées le même jour, à la même heure, dans une province reculée de la Chine du XIXe siècle. Alors que la famille de Fleur de Neige est de la plus haute noblesse, celle de Fleur de Lis n'a connu que la misère ; mais la grande beauté de cette dernière et la perfection de ses pieds lui permettent de devenir la laotong ("âme sœur") de Fleur de Neige. Les deux jeunes filles partagent tout, du supplice des pieds bandés à la réclusion, du nu shu, langage secret inventé par les femmes, à leurs mariages arrangés. Leur amitié, teintée d'une fascination réciproque, grandit au fil des années. 

Voici un roman que j'ai trouvé très intéressant, même si je suis un peu déçue par la fin... Tout d'abord, la plongée dans l'univers chinois du 19ème siècle mérite vraiment le détour. La Chine est un pays que je ne connais pas, et peu en littérature, et j'ai donc trouvé passionnants tous les détails de cette culture si particulière, même si certains aspects font frémir d'horreur. Ainsi la position des filles et des femmes dans la société, et la fameuse tradition du bandage des pieds, un véritable calvaire, d'ailleurs fort bien décrit dans le roman.

On s'attend à ce que nous aimions nos enfants, nous autres femmes, à peine sont-ils sortis de notre ventre... Mais laquelle d'entre nous n'a pas ressenti une cruelle déception en découvrant qu'elle venait de mettre au monde une fille ? Ou une panique croissante - même s'il s'agissait du fils tant attendu - en berçant sous le regard désapprobateur de sa belle-mère son nourrisson qui n'arrêtait pas de pleurer ? Même si nous aimons nos filles de tout notre coeur, nous devons les élever en leur apprenant à souffrir. Nous aimons nos fils plus que tout au monde, mais nous sommes exclues de leur univers et du monde extérieur des hommes. Nous sommes censées aimer notre époux dès l'instant où a été contracté le lien qui nous unit à lui, alors que nous devrons attendre des années avant de découvrir son visage. On nous enseigne d'aimer nos beaux-parents, mais nous débarquons dans leur famille en étrangère et avec le rang le plus bas, à peine mieux traitées qu'une domestique. On exige que nous aimions et honorions les ancêtres de notre mari et nous exécutons donc les rites et les devoirs appropriés, même si notre coeur se porte plus volontiers vers nos propres ancêtres. Nous aimons nos parents parce qu'ils prennent soin de nous, mais ils nous considèrent comme les branches les plus inutiles de l'arbre familial : nous épuisons leurs ressources et ils nous élèvent pour nous voir partir un jour dans une autre famille. Quel que soit le bonheur que nous éprouvons dans notre foyer d'origine, nous savons toutes que cette séparation sera inéluctable. Nous aimons donc notre famille en ayant conscience que cet amour prendra fin dans la tristesse d'un départ. Ces diverses variétés d'amour naissent du devoir, de la reconnaissance ou du respect. Comme le savent les femmes de notre district, elles sont généralement source de tristesse, de mésentente et de violence.

Fleur de Lys raconte les détails de sa vie, et surtout l'amitié inébranlable qui la lie à sa laotong, qui est comme une sorte de soeur de lait. Elles sont nées le même jour, leurs 8 caractères concordent en tous points, et leurs pieds seront bandés à la même date. Leur seule différence, qui est de taille dans cette société traditionnelle, est leur condition sociale, car Fleur de Neige est issue d'un milieu bien plus élevé et fortuné que Fleur de Lys. Malgré cela, les fillettes (car elles ont 7 ans lorsqu'elles font connaissance) s'aiment d'un amour pur et inconditionnel et grandissent en se voyant autant que possible et en échangeant leurs idées, leurs sentiments, tout en racontant en peignant sur un éventail qui leur a été offert par leur entremetteuse les périodes les plus marquantes de leur vie, dans le langage secret des femmes, le nu shu.

Elles passent des années "chignon" (jeune fille), à celles "de riz et de sel" (femme mariée et mère) pour arriver enfin aux années "assise au calme ", la vieillesse, où elles peuvent enfin faire (à peu près) ce qu'elles veulent. Sauf que la vie leur réserve bien des surprises et que l'amitié aura du mal à surmonter les épreuves, malgré les grands serments de ne jamais se séparer ni laisser rien ni personne interférer dans leur amitié. Leurs vies sont en effet de plus en plus différentes, à tel point que Fleur de Neige n'ose plus trop raconter son quotidien à Fleur de Lys, qui est elle submergée par ses responsabilités et perd en chemin une grande partie de son humanité...

Le roman ne sombre fort heureusement jamais dans le misérabilisme ou le pathos, ce qui serait vite insupportable vu les conditions de vie que ces femmes endurent. L'écriture est au contraire presque sèche, et je me suis dit qu'il était comme l'est devenu le coeur de l'une des deux amies. Le quotidien trop lourd, la pression de cette société hyper hiérarchisée où les femmes n'ont qu'une place de labeur et de faiseuses de fils, les rituels, tout cela fait qu'on ne pouvait en effet très certainement survivre dans un tel monde qu'en se bardant dans la carapace du devoir et du travail.

"Dans l'espoir que ma famille me témoigne la plus élémentaire tendresse, j'ai accepté comme on l'a exigé de moi d'avoir les plus petits pieds bandés du district - et donc que mes os soient brisés, broyés, remodelés. Lorsque la souffrance s'avérait insoutenable et que mes larmes mouillaient mes bandages ensanglantés, ma mère venait me parler à l'oreille et m'encourageait à supporter une heure, un jour, une semaine de tourments supplémentaire, en me rappelant le bonheur qui m'attendait si je tenais bon un peu plus longtemps. Elle m'enseignait ainsi à endurer - non seulement les souffrances physiques liées au bandage et plus tard la grossesse, mais la douleur plus souterraine qui affecte notre coeur et notre âme. Elle mettait aussi l'accent sur mes défauts et m'apprenait à m'en servir, à les retourner en ma faveur. Dans notre contrée, nous appelons teng ai ce type d'amour maternel. Mon fils m'a expliqué que, dans l'écriture des hommes, il se compose de deux caractères : le premier signifie douleur, le second amour. Tel est l'amour maternel."

Outre l'amitié entre les deux fillettes, puis les deux femmes, nous découvrons et suivons les relations avec la mère, les autres femmes de la famille, les frères et soeurs, toutes extrêmement codifiées et pour lesquelles aucune liberté ou presque n'est permise. Nous découvrons également les traditions liées au bandage des pieds, au mariage, mais aussi à la mort ou tout simplement les lois qui régissaient la vie de tous les jours. La place de la femme est claire : apprendre à plaire à son mari et lui donner des fils, tout en pourvoyant à son confort. Une époque à laquelle je n'aurais pas aimé vivre ! Outre les guerres, les famines ou les diverses maladies qui déciment ces populations rurales et pauvres, les femmes sont confrontées à la violence familiale (de la part des mères ou des belles-mères) et conjugale. Sans cesse, elles doivent se rappeler qu'elles ne sont rien : juste des femmes...

"Au cours de l'année suivante, mon éducation à l'étage des femmes commença pour de bon, mais je savais déjà un certain nombre de choses. Que les hommes pénétraient très rarement dans nos appartements, par exemple, ceux-ci étant réservés à notre seul usage. Je savais aussi que j'allais passer l'essentiel de ma vie dans une pièce de ce genre et que la différence entre le nei (le monde intérieur du foyer) et le wai (le monde extérieur des hommes) était au centre de la conception confucéenne de la société. Que l'on soit riche ou pauvre, empereur ou esclave, le cercle domestique est l'attribut des femmes et la sphère extérieure l'apannage des hommes. Les femmes ne doivent pas quitter les pièces intérieures, fût-ce par la pensée. Deux idéaux confucéens régissent notre existence. Le premier est celui de la Triple Obéissance : "En tant que fille, obéis à ton père ; en tant qu'épouse, obéis à ton mari ; en tant que veuve, obéis à ton fils." Le second est celui des Quatre Vertus, qui détermine le comportement, la manière de parler, la gestuelle et les travaux des femmes : "Faire preuve d'humilité et de chasteté, de calme et de pondération dans son comportement ; d'un ton mesuré et néanmoins plaisant dans ses paroles ; être gracieuse et retenue dans ses gestes ; d'une maîtrise accomplie, pour ce qui concerne la couture et la broderie." Si les jeunes filles suivent scrupuleusement ces principes, elles ne peuvent manquer de devenir des épouses vertueuses".
 

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La tradition du bandage des pieds des petites filles chinoise a fait son apparition en l'an 950 et a perduré pendant plus de 1000 ans. Son interdiction a été promulguée, sans effet, à partir de la République (1912), et il faut attendre 1949 pour qu'elle soit effective. Mais on y avait encore recours dans les campagnes au milieu des années 50...

 

La légende raconte qu'en 1100 avant J.-C., l’impératrice Ta-Ki avait un pied bot. Elle persuada son mari de décréter obligatoire la compression des pieds des petites filles pour les rendre semblables aux siens, qui devinrent des modèles de beauté et d’élégance. Mais une autre tradition fait remonter la coutume du bandage à l'an 916 après J.-C., à Pékin où l’empereur Li-yo tenait sa cour. Il eut l'idée un jour de faire tordre le pied d’une de ses femmes pour lui donner une vague ressemblance avec le croissant de la lune, devant lequel se pâmèrent les courtisans de l'époque... La "mode" était lancée...

 

Ce qui pour l'Occident symbolisait la barbarie la plus primaire représentait pour les chinois la beauté et le raffinement... Les pieds devaient en effet être aussi petits que possible (les plus "beaux" ne dépassant pas 7,5 cm et devant ressembler à des "lis dorés"). Au départ réservée aux femmes de l'aristocratie, la tradition s'est propagée à tout le peuple, et même aux classes sociales très défavorisées. En effet, avoir de beaux petits pieds bandés pouvait permettre aux petites filles d'échapper à leur condition en faisant un mariage (arrangé, toujours) avec une famille plus aisée. Le prestige de la famille dépendait donc de l'atrophie des pieds de leurs filles...

 

Les pieds représentaient pour les Chinois la quintessence de la féminité et les petits pieds correspondaient quasiment à un fantasme, sauf que ce fantasme était réel et barbare ! Dans la Chine ancienne, tout attouchement des pieds, ne serait-ce que par le regard, était considéré comme une marque de sexualité. Seules les mères, puis les maris pouvaient voir les pieds des femmes.

Vers 5-6 ans, les petites filles se soumettaient à la cérémonie du premier jour de bandage. La mère passait les pieds de la petite fille à l'eau chaude, lui taillait les ongles aussi courts que possible, la massait et lui bandait ensuite les pieds avec des bandes de coton humides (longues de 7 mètres). La mère avait pris soin quelques temps avant de faire boire à sa fille des décoctions de plantes sensées rendre les os mous.

En séchant, les bandes se rétractaient et serraient encore plus les orteils recourbés sous la plante des pieds. Le bandage était resserré chaque jour pendant environ deux ans, mais jamais enlevé, même la nuit. Les doigts de pieds se rabattaient complètement sous la plante, les os se brisant parce qu'on n'avait de cesse de faire marcher les fillettes, tandis que le cou de pied remontait et que la voûte plantaire se fracturait elle aussi, faisant porter tout le poids du corps sur le talon. Cela donnait au pied une cambrure soit-disant superbe...

Les souffrances devaient être abominables, quand ce n'était pas la mort qui attendait à cause de la gangrène ou d'autres infections. Quand elles n'étaient pas totalement mutilées ou handicapées, les femmes arrivaient à remarcher, mais en gardant toujours une démarche un peu bancale, chaloupée, qui les empêchait de courir et de marcher longtemps et les forçait à ne faire que de tous petits pas. Une autre forme d'asservissement par rapport à l'homme ?

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