La_t_te_en_friche_Marie_Sabine_Roger_Lectures_de_Lilibacoeurcoeur

"Ce qu'ils mettent au dos des romans, je vais vous dire, c'est à se demander si c'est vraiment écrit pour vous donner l'envie. En tout cas, c'est sûr, c'est pas fait pour les gens comme moi. Que des mots à coucher dehors - inéluctable, quête fertile, admirable concision, roman polyphonique... - et pas un seul bouquin où je trouve écrit simplement : c'est une histoire qui parle d'aventures ou d'amour - ou d'Indiens. Et point barre, c'est tout."

Germain a 45 ans, pèse 11 kilos (de muscles) et a la tête en friche. C'est à dire qu'il est un peu benêt, simplet, et par dessus le marché totalement analphabète. Quand il rencontre dans un jardin public la vieille Margueritte (qui elle, compte les pigeons...), le contact se noue et la vieille dame va, avec toute sa sagesse et sa patience, réussir à faire découvrir à Germain un monde étrange et fantastique jusque là ignoré, le monde des livres et de la lecture.

Une solide amitié se développe entre ces deux êtres atypiques, aussi différents que possible, qui se rejoindront dans la passion des mots et de la langue française et trouveront par là le moyen de sortir de leur solitude. Il faut dire que Germain n'a pas été très aimé quand il était enfant, qu'à l'école on le traitait d'abruti et que cela l'a bloqué pour tenter d'aller plus loin. Et que la vie avec sa mère n'était pas une partie de plaisir. Alors il habite dans une caravane au bout du jardin, effectue de temps à autre des petits boulots qui ne demandent pas trop de jugeote, et quand il en a le temps, sculpte le bois avec son Opinel. Son univers est restreint, mais il n'est pas malheureux.

Le coté terre à terre de cet homme simple ne disparaîtra jamais tout à fait mais il va trouver dans les livres et grâce à la ténacité de Margueritte de quoi alimenter sa réflexion et son bon sens. Oh, au début bien sûr, il n'a pas vraiment envie de regarder ces livres, et encore moins d'apprendre à comprendre ce qui est dedans, non, mais il admire la vieille femme, érudite mais qui ne se prend pas du tout pour supérieure, et qui le passionne par des histoires... sorties des livres justement ! Il accepte de commencer son apprentissage pour lui faire plaisir, pour qu'elle soit fière de lui, aussi. Et il "tombe" dans la lecture comme on tombe en amour : il est foudroyé, passionné, et ne peut bientôt plus se passer des livres pour vivre...

Les livres lui ouvrent des portes de réflexion, le font revenir à sa vie, son passé, les gens qui l'entourent. Il réfléchit, et surtout, comprend que lui aussi est capable de réflexion, qu'il peut tout à fait piger tout un tas de trucs, qu'il n'est pas l'idiot du village que l'on croyait. Et miraculeusement, il continue à être lui-même, ne devient pas aigri ou rancunier vis à vis des gens qui l'entourent et qui le prennent encore souvent pour un crétin, il acquière une humanité, une profondeur que beaucoup pourraient lui envier. Les mots, la puissance des mots, la beauté de la langue française lui ouvrent les portes du monde.

Ce petit roman est une merveille ! Drôle, terriblement attachant, diablement bien écrit, on se prend d'amitié nous aussi pour Margueritte et Germain et l'on envie cette relation saine et simple autour d'une passion commune. Un vrai plaisir de lecture !

J'aimerais avoir encore cette capacité d'émerveillement, cette aptitude à accepter les choses et les êtres comme ils sont, sans juger avec nos idées préconçues, cette soif de découvrir, cette innocence si touchante...

"J'ai décidé d'adopter Margueritte. Elle va bientôt fêter ses quatre-vingt-six ans, il valait mieux pas trop attendre. Les vieux ont tendance à mourir.
Comme ça, s'il lui arrive un truc, je sais pas - tomber par terre dans la rue, ou se faire gauler son sac - je serai là. Je pourrai arriver tout de suite et pousser les gens du milieu, leur dire :
- Ok ! C'est bon, tirez-vous, maintenant ! Je m'en charge : c'est ma grand-mère.
Ce n'est pas écrit sur sa tête qu'elle est seulement adoptée.
Je pourrai lui acheter son journal, ses bonbons à la menthe. M'asseoir près d'elle dans le parc, aller la voir aux Peupliers, le dimanche. Et rester pour manger avec elle à midi, si je veux.
Bien sûr, avant aussi, j'aurais pu, mais je me serais senti en visite. Maintenant, ce sera par plaisir, et aussi par devoir. C'est ça qui est nouveau : les obligations familiales. C'est un truc qui va bien me plaire, je le sens."

 

 « Les mots, ce sont des boîtes qui servent à ranger les pensées, pour mieux les présenter aux autres et leur faire l’article. Par exemple, les jours où on aurait l’envie de frapper sur tout ce qui bouge, on peut juste faire la gueule. Mais d’un coup, les autres peuvent croire qu’on est malade, ou malheureux. Alors que si on dit d’une façon verbale, Faites pas chier, c’est pas le jour ! ça évite les confusions.

Ou alors – autre exemple – une fille vous met la tête à l’envers, on y pense toute la journée dont le Seigneur nous a fait grâce, à croire que dans ces cas-là on a le cerveau qui descend dans la queue, si on lui dit, Je t’aime comme un fou et le tutti quanti, ça peut aider un peu, pour ce qui est d’arriver à faire son affaire.

Pourtant ce qui devrait compter, ce n’est pas l’emballage, c’est ce qu’on met à l’intérieur.

Il y a de beaux paquets cadeaux qui contiennent de pauvres merdes, et des paquets mal ficelés avec des vrais trésors dedans. C’est pour ça que les mots, je m’en méfie, voyez ?

Quand j’y réfléchis bien, c’était sûrement mieux pour moi, de pas en connaître des masses. J’avais pas besoin de choisir : je disais seulement ce que je savais dire. Du coup je risquais pas de me tromper. Et puis surtout, je pensais moins.

Il n’empêche – et ça, je l’ai compris depuis Margueritte, je crois – avoir les mots qu’il faut, ça peut rendre service, quand on veut s’exprimer.

Complice, c’était le mot que je cherchais, ce jour-là. En même temps, si je l’avais connu, ça n’aurait pas changé grand-chose. À mes sentiments, je veux dire. »

 

Un grand merci à Sandrine qui m'a offert ce roman ! Je n'ai toujours pas vu le film, qui parait-il est lui aussi très réussi.

 

Je sais que vous êtes très nombreux(ses) sur la blogo à avoir lu ce roman, mais, par manque de temps pour effectuer les recherches, je ne note pas les lecteurs précédents...

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