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Fatale passion

juetteJuette naît au milieu du XIIème siècle dans une petite ville de l'actuelle Belgique, au moment des premières hérésies cathares. C'est une enfant solitaire et rêveuse, qui se sent incomprise, mal aimée par sa mère, et qu'on marie à treize ans suivant la tradition de l'époque. Elle ne peut pas exprimer ses sentiments, mais s'évade en se remémorant les récit sur la chevalerie d'un prêtre ami, Hugues de Floreffe, une oreille attentive, et bientôt plus même : un ami et un confident.

Ce mariage, le sexe, la grossesse, l'accouchement et la maternité sont vécus par Juette comme des agressions permanentes à son être, une violence faite à sa chair, à son coeur. Cinq ans plus tard, elle est veuve. Ses parents veulent la remarier. Mais Juette cette fois-ci ne se laisse plus faire et se libère des conventions. Elle dit non. Non au mariage, à son hypocrisie, à son joug. Non aux hommes avides et lubriques. Non au clergé corrompu, voleur, menteur et forniqueur. Elle se voue alors aux lépreux, et n'a d'autre souhait que de rester auprès d'eux pour soulager leurs peines. Mais elle a des visions mystiques, elle acquiers un auditoire, et très vite sa notoriété de presque sainte du début fait place à la haine grandissante des puissants qu'elle dérange, des hommes qu'elle choque.

Féministe avant l'heure, Juette est lucide sur la société de son temps, sa violence et la place insignifiante réservée aux femmes. Elle défend la liberté de vivre à sa guise, et aussi de croire à sa façon, à l'écart du dogme écrasant imposé par l'Eglise. Mais, et cela de tous temps, ni les hommes ni l'Eglise n'aiment les âmes fortes et contestatrices...

Extraits : "Juette l'ignore mais elle me montre l'essentiel de la religion : cette part d'enfance qu'il faut porter en soi pour se montrer confiant et s'en remettre à une puissance supérieure."

"Ces rêveries ne sont pas bonnes. Je le sais. Chaque jour on me répète ce que ma tête doit contenir mais ma tête ne parle pas le latin."

"J'apprends à connaître mes pensées impudiques. Je les ai nommées : ce sont des "histoires". Un jour je pourrai dire "j'ai mes histoires" comme on dit "j'ai mes douleurs". Pour l'instant, je guette leur venue avec une angoisse heureuse. Elles viennent par-delà les murailles de la ville. Aucune église, ni cour, ni place, ne porte leurs noms. Personne ne connaît leurs sources. Elles glissent en moi. Ce sont des portes que j'ouvre en caressant."

"Je ne sais pas ce qu'elle deviendra. On ne peut être aussi poreux vis à vis du monde sans y laisser un peu de soi. Le chaos et la raison ne font pas bon ménage. A un moment, il faut choisir."

"Je découvre, stupéfait, cette cruauté. Une cruauté d'homme. Son regard est dur, très brillant. Pourtant, il me suffit de m'isoler pour me souvenir d'elle. Il me suffit d'un arbre planté dans une cour pour voir passer des chevaliers. Alors je sais quelle tristesse se cache sous la hargne. La tristesse d'une âme noble qui a deviné que la noblesse a abandonné les hommes. La hargne des êtres généreux qui ont vu leurs rêves couverts de boue ; En mémoire de ces rêves, ils abattent des murs. Ils chassent, ils pillent, ils exigent, avec la même force malade. Le désespoir les met hors d'attente. Il les rend visionnaire."

"C'est ainsi : toute entreprise, aussi grande et sacrée soit-elle, repose sur des nécessités personnelles. L'altruisme n'existe pas. Mais la bonté de Dieu, c'est justement de prendre l'homme ainsi, avec son égoïsme. Sa grandeur est là : il n'exige pas la  perfection mais uniquement les efforts déployés pour l'atteindre. Peu importent les règles et les armes, tant qu'elles obligent à faire mieux chaque jour pour se rapprocher de Dieu. C'est cela que l'Eglise ne comprend pas. C'est en cela que je la combattrai, jusqu'à la fin."

Est-ce à cause du combat dérisoire de Juette contre l'injustice d'être née femme, à cause de sa vision parallèle de la religion, de sa clairvoyance qui la mène à la folie ? Ce livre, même s'il m'a énormément plu, m'a en tout cas beaucoup remuée et troublée.